Harcèlement scolaire : pour aller plus loin

France 2 vient de diffuser un documentaire consacré au harcèlement scolaire que j’ai eu l’occasion de voir sur Youtube aujourd’hui, après en avoir entendu pas mal de bien sur Twitter. Bon documentaire qui, pour une fois, ne sombre pas dans le sensationnalisme et laisse la parole aux personnes impliquées sans chercher à parler à leur place. Des témoignages poignants et nécessaires pour comprendre et appréhender l’ampleur du problème. Pourtant, ce documentaire a un défaut qui, personnellement, me saute aux yeux : il oublie un acteur essentiel du harcèlement, le harceleur. En ne donnant la parole qu’aux victimes, en n’expliquant les solutions à apporter que du point de vue des victimes, il contribue selon moi, et probablement de façon involontaire, à diffuser cette idée que c’est avant tout aux victimes d’agir, à elles de changer les choses. Or, le nœud du problème me semble résider ailleurs. Si parler du harcèlement subi est une nécessité et si les conseils donnés dans le documentaire sont essentiels, ils ne permettent en revanche que d’éradiquer les symptômes de la maladie, sans remonter à la source même du mal, qui est assez rarement évoquée dans le programme.

 

Retour sur expérience et nécessaire déculpabilisation des harcelés

Le documentaire insiste à raison sur ce point : trop d’élèves souffrent, en France comme ailleurs, du harcèlement scolaire et l’inactivité des pouvoirs publics (sur laquelle je reviendrai plus loin) est inadmissible. J’ai, moi-même, souffert de certaines formes de harcèlement (jets de cailloux, menaces, mise à l’écart), qui me semblent malgré tout bien mineures en regard des souffrances endurées par les témoins du documentaire. Mais la philosophie m’a appris que l’on peut être victime d’un acte mineur et le vivre atrocement, ou, au contraire, subir stoïquement de terribles brimades. Il y a autant de types de harcèlements que de type de harceleurs, et celui qui se sent sincèrement détruit par de « simples » mots ne doit pas se sentir coupable d’être moins solide que celui qui encaisse les coups sans broncher.

Dans mes souffrances collégiennes, j’ai été sauvé par plusieurs choses. D’une part, en dépit de ma timidité, ma grande fierté m’a certainement en partie blindé contre les attaques car toute volonté de la part des harceleurs de me faire rentrer dans le moule (« Espèce de mouton, pourquoi tu mets pas du gel dans tes cheveux ! ») me poussait au contraire à renforcer ce qui était critiqué (« vous voulez que je me gélifie les cheveux comme vous ? Dommage, je vais les garder bouclés et les laisser pousser. Vous voulez que je porte des fringues de marque ? Tant pis, je vais continuer à mettre un point d’honneur à acheter des T-shirts totalement standards chez Carrefour »). Deuxièmement parce que l’humour, que j’avais tenté de développer au maximum, me permettait de couper l’herbe sous le pied des moqueurs en faisant preuve d’autodérision. « Eh, Antoine, ton coiffeur est mort ? » – « Oui, il s’est suicidé la dernière fois que je suis venu le voir » ; « Espèce de mouton ! » – « Je sais, mais au moins, j’aurai de quoi me faire un pull l’hiver prochain ». Parfois, j’arrivais même à anticiper la moquerie en la lançant moi-même : ceux qui cherchaient à m’humilier se retrouvaient alors tout à fait involontairement à rire non plus de moi, mais avec moi.

Il n’en reste pas moins que tout cela était difficile à vivre au quotidien, non par la force des choses, mais par l’accumulation et, tout simplement, la solitude (mes « rondes en solitaire » m’ont permis d’acquérir une connaissance particulièrement détaillée de l’agencement de la cour de récré), et c’est là qu’intervient le dernier point. J’ai fait partie de la dernière génération qui ne ramenait pas le collège à la maison. Et encore faisais-je partie des résistants, de ceux qui ne voyaient pas l’intérêt d’avoir un portable. Grand bien m’en ait pris. Facebook n’existait pas, alors ; MSN balbutiait et, de toute façon, Internet ramait trop pour qu’on s’en serve : la sonnerie de cinq heures faisait ainsi office de libération. La maison était un sanctuaire protégé où je pouvais me ressourcer avec mes chers jeux vidéo, livres, films… et me faire engueuler pour ne faire que ça. Aujourd’hui, le harcèlement se poursuit, via les smartphones, jusque dans les lits, et les bourreaux poursuivent leurs victimes jusque sous l’oreiller.

Ce conseil me semble donc essentiel à tout parent : prohibez tout smartphone à votre enfant jusqu’à ses dix-huit ans, en particulier s’il semble déjà avoir un « profil de victime » et menez auprès de lui, très tôt, une radicale campagne anti-Facebook. Certes, comme le dit à juste titre un témoin du reportage, ne pas avoir Facebook dans une classe de collège de 2010 est un facteur potentiel d’exclusion. Mais l’avoir est généralement un facteur de souffrance également : entre l’exclusion (au collège, ce qui n’empêche pas de se faire, fort heureusement, des amis en dehors, j’y reviendrai) et le lynchage, une situation semble « la moins pire ».

 

Signaler le harcèlement, c’est bien ; en déterminer l’origine, c’est mieux

Le problème du documentaire, je l’ai dit, est qu’il ne donne que le point de vue des victimes. Que l’on me comprenne bien, ce point de vue est sincère et totalement in-critiquable en lui-même. C’est son exclusivité, le problème. Le harcèlement implique plusieurs types de personnes, outre la victime : chefs de meute, suiveurs, témoins détournant les yeux, personnels dépassés/adeptes de la méthode Coué. Que ces personnages ne soient, par leurs actes, pas recommandables n’empêche en aucun cas de se pencher sur leur vécu. En réalité, c’est même là l’important car ce sont eux qui agissent mal, dans l’affaire. Il est donc primordial de comprendre pourquoi ils agissent mal. L’explication en forme de « ils sont cons/méchants », si elle a le mérite de la simplicité et soulage les victimes, n’est malheureusement pas suffisante.

Attention : il ne s’agit en aucun cas d’excuser, mais d’expliquer. Pour prendre un exemple outrancier, l’extrême pauvreté, la situation familiale déplorable, la ghettoïsation de certaines communautés et bien d’autres facteurs expliquent la radicalisation des frères Kouachi. Ces facteurs n’excusent cependant en aucun cas leurs actes. Excuser, ou non, est un simple choix moral : il s’agit de choisir de passer l’éponge, ou non, sur des torts qui nous ont été causés. Expliquer est, en revanche, un cheminement intellectuel permettant de comprendre l’origine d’un comportement, et, par là même, d’empêcher qu’il se reproduise. En décryptant les raisons de la radicalisation des frères Kouachi, on ne cherche pas à les absoudre de leurs crimes, mais bien de comprendre des mécanismes pour éviter que d’autres ne suivent le même chemin. De la même manière, la seule et unique manière de faire disparaître le harcèlement est de comprendre qui harcèle, et pour quels motifs. Dans ce but, il est nécessaire de faire, également, intervenir ces acteurs.

L’expérience de Stanford, durant laquelle des étudiants furent aléatoirement répartis entre gardiens et prisonniers lors d’une « simulation de prison », a montré à quel point la situation pouvait jouer de façon énorme sur le comportement d’individus « normaux » et les rendre capables de sadisme incomparable. Est-ce à dire que nous avons tous un potentiel de victime… et de bourreau ? Le documentaire l’évoque rapidement en soulignant cette tendance des harcelés à reporter la violence subie en l’infligeant à leur famille, chose dans laquelle je me reconnais également. Il est d’ailleurs également fréquent que le harcelé devienne (plus ou moins consciemment selon les cas) harceleur à son tour, pour essayer de gravir la « hiérarchie de la cour de récré ». Je suis ainsi tombé en début de lycée sur le souffre douleur d’un groupe que j’ai rejoint qui, maintenant que j’étais moi-même le « bizut » est devenu celui du groupe qui prenait le plus malin plaisir à m’envoyer quelques crasses.

Tout cela mène donc à une conclusion : pour stopper le harcèlement (et pas seulement tenter d’en limiter les effets), il est d’abord primordial d’essayer de comprendre le harceleur, et surtout de découvrir que ce n’est pas sa nature même qui le rend mauvais. Mettre en lumière ses motivations, c’est espérer mettre fin à tout ça. Plus facile à dire qu’à faire, et ce travail ne devrait pas être du ressort des victimes, mais de ceux dont le job est (en théorie) d’éviter ces débordements.

 

Comment devient-on harceleur ?

Je me souviens de M. Quand je suis rentré à l’école maternelle, M. était ce petit garçon bardé de taches de rousseur, qui serrait souvent les dents comme un singe en colère et qui avait fondu en larmes lorsque sa mère l’avait laissée pour la première fois. Grand pédagogue, l’instit avait alors opté pour la méthode « à la dure » et était rentré nous faire découvrir l’école pendant que le gamin restait seul, accroché à son grillage, en se vidant de toute sa provision d’eau salée. M. avait pas mal de soucis : parents séparés et absents, qui buvaient plus que de raison, tapaient à l’occasion ; frères et sœurs en perdition ; tous, à ma connaissance, ont fini dans un foyer. Mais pour moi, à l’époque, M. n’était rien de tout ça. M., c’était surtout le méchant de la classe, la terreur, celui qui mordait, qui criait, qui frappait, qui griffait. Et pourtant, M., sans le savoir et alors qu’il ne se souvient probablement pas de moi, m’a beaucoup aidé, à postériori. Car j’ai assez tôt su qu’il avait énormément de problème et j’ai rapidement compris que la « méchanceté » avait souvent des causes profondes. Quand, quelques années plus tard, j’ai découvert le très beau Kirikou et la sorcière que tous les enfants (et pas que…) devraient voir, et dont le message est en somme « cherchez à savoir pourquoi ceux qui sont terriblement mauvais le sont », et c’est le visage de cet enfant qui m’est immédiatement revenu en tête, car, après tout, si je n’ai gardé aucune trace de ses morsures, lui, a certainement aujourd’hui encore beaucoup de stigmates de son enfance.

Les souffrances personnelles sont donc un facteur de violence. Or, à l’heure où, dans les collèges, les quelques postes d’assistants sociaux et d’infirmiers scolaires sont éclatés sur plusieurs établissements, les rendant aussi utiles que des plantes en pot ; alors que bien des profs veulent encore croire que ce qui arrive à leurs élèves hors de l’école ne les regarde pas, limiter ces souffrances, et donc la violence qui en découle, est difficile, sinon impossible. Vient aussi ce que j’ai déjà mentionné plus haut : le désir d’ascension dans le groupe. Crier avec les loups est le meilleur moyen de se fondre dans la masse. De mon expérience du collège, les relations avec les autres « boucs émissaires » tournaient vite à l’amour-haine. D’un côté, il semblait judicieux de nous réunir dans notre exclusion et notre souffrance. D’un autre, nous démonter mutuellement était aussi un moyen d’espérer conquérir l’attention et l’estime du plus grand nombre. De devenir normal. J’ai été harcelé, j’ai également été harceleur, et je n’en suis pas fier. Mais les personnes que je harcelais dans ces cas là en criant avec les loups criaient elles-mêmes contre d’autres, qui eux-mêmes, et ainsi de suite, jusqu’à refermer le cercle vicieux ou, qu’en bout de chaîne, se trouve celui qui craque.

De façon générale, le harcèlement se limite à ça : une éternelle quête d’attention. Ceux qui avaient de moins bonnes notes que moi allaient ainsi montrer leurs muscles et me traiter « d’intello » pour compenser le fait qu’ils n’arrivaient pas à s’illustrer sur le terrain. D’autres, dont j’ai certainement aussi fait partie, complexés par leurs différences, cherchaient celui, celle, qui, dans la classe, était encore plus différents, pour en faire un paratonnerre.  Là aussi, une meilleure lecture des rapports internes dans les classes améliorerait la situation… Mais pas seulement, j’y reviendrai.

À qui la faute, de ces comportements qui nous ramènent aux pires instincts des primates ? Peut-être aux exemples qui nous sont donnés. Quand les émission de télé-réalité en vogue chez les jeunes ne présentent comme valeurs pour devenir célèbre que la médisance, les manipulations et parfois le sadisme, on ne peut s’étonner que les gamins reproduisent les actes de leurs « idoles ». Quand le monde du travail, de la politique, des médias, font du coup bas un moteur d’ascension et de victoire, comment s’étonner que les luttes débutent dès le collège ? La société des enfants se calque sur celle des adultes, et certains ont beau jeu de se féliciter ensuite que tout ça « durcisse la caractère pour se préparer à un monde qui n’est pas celui des bisounours ». Comme l’a parfaitement souligné le très bon blog Hacking-Social, un monde qui considère désormais la bienveillance comme le comble de la ringardise est un monde foncièrement malade.

 

Sensibiliser pour lutter ?

C’est là le nœud du problème. Oui, inciter à briser la loi du silence est important pour éviter que les victimes n’en arrivent aux pires extrémités. Oui, il est primordial que les victimes qui en souffrent le plus continuent à témoigner, à rendre compte de l’ampleur que peuvent prendre ces événements qui ne sont pas de simples « jeux d’enfants ». Mais il est aussi temps de comprendre que la sensibilisation n’est pas suffisante, et que les campagnes choc sont surtout un moyen pour un gouvernement, quel qu’il soit, de faire mine de prendre le problème à bras le corps, sans pour autant chercher à arracher la racine du problème qui impliquerait de trop gros changements. Car la sensibilisation a ces limites. Je l’ai dit, l’écrasante majorité des harceleurs ont bon fond. Lorsque leur victime se suicide, combien sont alors sidérés du mal qu’ils ont fait ? Beaucoup, très probablement. Certains parmi ceux qui étaient les plus odieux avec moi au sein d’un groupe pouvaient ensuite, pris isolément, se confondre en excuses parfaitement sincères. De la même manière, un harceleur mis face à un documentaire comme celui de France 2 sera généralement secoué, conscient que « ce n’est pas bien ». Mais ça, il le savait déjà. Simplement, pris dans la spirale de groupe, il recommencera. Dans son excellent blog, la prof d’anglais « princesse soso » avait ainsi expliqué comment les mêmes élèves émus devant les vidéos de sensibilisation ne comprenaient pas, ensuite, pourquoi les actes pathétiques auxquels ils se livraient sur une camarade dès la récré suivante étaient répréhensibles : « c’était juste pour rigoler ! »

Pour rigoler : c’est bien la le problème : la plupart des harceleurs n’ont pas même question de l’ampleur de ce qu’ils font. Ni les profs, parfois. Quand j’étais en sixième, ainsi, il y avait K. K. était, pour ainsi dire, une fille à problèmes : insolente envers les profs, famille difficile ; K. avait en prime contre elle de sentir fort, et de porter des couches (avec, peut-être, un lien de cause à effet). Grillée auprès du corps enseignant dès le premier jour (la charmante enfant avait répondu un magnifique « qu’est-ce que ça peut te foutre » au prof de techno lui demandant la profession de ses parents) cette fille que tout le monde s’accordait à trouver bizarre avait été peu à peu exclue par toute la classe, mais persistait logiquement à essayer de se lier avec les uns et les autres. Était alors né le terrible jeu de la « maladie de la K. » : lorsque K. vous touchait, il fallait se « débarrasser » du virus en touchant quelqu’un d’autre. Même le prof de musique avait alors fini par se prendre au jeu, probablement sans comprendre que ce n’était pas là un délire ponctuel et consenti, mais quelque chose d’étendu sur plusieurs jours et de subi. K. n’a reçu aucun soutien, ni de nous, ses camarades, ni des profs qui la bardaient de nombreuses heures de colle, souvent justifiées, et a changé d’établissement ; je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. Moi-même, qui avais sympathisé avec elle au début de l’année, j’avais fini par l’associer à l’idée de saleté, à force de répétition, de dynamique de groupe. À la réflexion, c’est bien entendu moi qui m’en sens dégoûté… Mais l’enfant de dix ans que j’étais s’était juste laissé embarquer, comme une grande partie de la classe, et je pense qu’aucun de nous ne savait finalement d’où tout cela était parti. Surtout, aucun, je pense, n’avait à l’époque l’idée que c’était grave.

Autre exemple, vécu de l’autre côté du miroir. Un matin de troisième, j’ai craqué, avant de partir en cours. La journée débutait par deux heures de sport, et ma carrure de microbe associée à mes deux mains gauches rendaient ce cours douloureux. C’était là que je subissais pas mal de brimades, d’insultes (le summum étant quand, lors d’un match de foot durant lequel les profs étaient visiblement occupés ailleurs, l’intégralité de mon équipe a subitement filé dans les vestiaires pour revenir me vider sur la tronche des litres d’eau glacée. Douloureux moment, quand la matinée est fraîche. Cette semaine là, donc, je craquais quelques minutes avant de partir en cours : j’étais mal réveillé, je ne voulais pas y aller, autant par flemme que par trouille, certainement, et le sujet était venu naturellement sur le tapis. Ma mère était alors allée prévenir la prof, qui avait toujours été sympathique avec moi. Cette dernière lui proposa donc de passer un savon à tous les élèves réunis dans le gymnase (non seulement ma classe, mais deux ou trois autres) pour leur dire de me laisser tranquille, et ma mère approuva, puis me l’annonça. Ce fut un mélange de soulagement et de peur. J’ai par la suite appris qu’une bonne partie du corps enseignant avait reproché à ma prof ce geste, que ce soit car « faut le laisser s’endurcir » ou car « c’est pas notre boulot de nous mêler de ça ».

De retour au collège, deux heures plus tard, une fois le cours de sport passé, je me sentis un peu comme Don Corleone se baladant dans Little Italy : tous ceux qui me pourrissaient la vie jusque là se précipitaient autour de moi : « Antoine, le premier qui t’emmerde, tu me le dis, je lui casse la gueule » ; « Antoine, surtout, tu hésites pas à en parler ! » Ceux qui m’humiliaient le plus habituellement étaient les plus prompts, ici, à prendre ma défense car, en vérité, ils n’avaient jusque là pas eu la volonté de faire du mal, j’en suis convaincu… Ils pensaient sincèrement « rigoler ». Et au bout de quelques temps, une fois la pression retombée, ils ont à nouveau décidé de « rigoler », comme avant ; en ajoutant une blague à leur répertoire : « arrêtez, sinon, il va aller se plaindre ». Aux brimades s’ajoutait l’humiliation d’être « une balance ».

La sensibilisation, pour importante qu’elle soit, ne pourra seule aboutir à quoi que ce soit. Oui, il est important que les harcelés sachent qu’ils ne sont pas seuls, qu’on peut s’en sortir, qu’il faut en parler. Mais cette forme de pédagogie ne marche pas avec les harceleurs car la plupart n’ont pas même conscience de la gravité de leur comportement. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur leur sort, mais de comprendre que l’on ne peut arrêter une inondation avec une passoire. Il faut donc réfléchir aux moyens de plus grande ampleur.

 

Que faire ?

Pour les parents, déjà, alerter les établissements. Ce n’est pas suffisant, en général : le documentaire a bien dénoncé, à juste titre, l’immobilisme de la plupart des personnels, notamment les principaux, qui n’ont de toute façon pas les moyens techniques d’agir. Il n’empêche : ce n’est qu’en poussant tous les parents d’élèves harcelés à occuper sans discontinuer les bureaux des proviseurs, principaux, CPE, qu’il deviendra possible de les pousser à leur tour à faire pression pour plus de moyens. Prendre rendez-vous ne suffit pas, il faut aussi gueuler, taper du poing sur la table, insister, devenir soi-même harceleur de ces personnels, pour, finalement, les placer dans l’obligation d’affronter à leur tour l’échelon supérieur. Il importe aussi de localiser les perles rares, ceux qui n’ont pas encore été totalement désabusés par les contraintes et limites de leur métier, professeurs comme encadrants, et de les soutenir dans leur démarche, au maximum, pour qu’ils ne passent pas du côté des démissionnaires.

Ensuite, il faut recommencer à lutter pour replacer l’éducation nationale sur les rails. Cela passe par découvrir que la plupart des profs ne manifestent pas pour de basses raisons de type « on veut des sous » et que, bien souvent, ils réclament surtout des moyens de faire leur boulot. Cela passe alors par un soutien à leurs mouvement, au lieu du traditionnel « fait chier, qui va garder les gosses s’ils font grève ». Cela passe par des réflexions, loin des discours des différents ministres de l’EN qui, de droite comme de gauche, ont généralement pour but de faire une réformette à leur nom qui sera aussi inefficace que la précédente dont elle est supposée retoucher les failles. Cela passe enfin par l’écoute des personnels, de leurs souffrances, de leurs difficultés, même lorsqu’ils semblent au premier abord être à ranger dans la catégorie des connards (libre à vous, une fois l’écoute terminée, de les placer définitivement dans cette catégorie).

Il faut enfin prendre conscience que ce n’est pas en attribuant au bas mot un surveillant pour 100 élèves, surtout lorsqu’il s’agit d’un étudiant qui arrondit ses fins de mois et (comme je l’ai souvent vu) fume aux toilettes avec les plus âgés des élèves, que l’on peut assurer une véritable sécurité dans les écoles. Le « pion » doit cesser d’être cette indigne pièce de l’échiquier pour devenir un élément majeur de la faune collégienne : pas besoin de flics, il faut des gens dont le métier sur la durée, soit d’encadrer des gamins, de les écouter, de les connaître, et de les guider dans de meilleures directions. Ce travail ne peut être fait avec rigueur par quelqu’un qui est avant tout là pour financer ses études en bossant à mi-temps.

Enfin, et c’est là ce qui sera le plus long à obtenir, il faut (par l’amélioration de leur formation), que les professeurs prennent enfin de façon claire en considération leur rôle d’éducateur. On forme actuellement des érudits, souvent persuadés que l’enfant est une page blanche impersonnelle sur laquelle il est simple d’écrire, considérant alors que sa personnalité, ses problèmes personnels, n’entrent pas en ligne de compte dans l’apprentissage. S’il s’agit de ne pas sombrer dans l’excès inverse de l’angélisme, tous les professeurs devraient être sérieusement formés à la compréhension du fonctionnement du public qu’ils affronteront. Car, clairement, savoir rédiger une dissertation en sept heures sur un sujet précis d’un programme élaboré pour la fac n’est pas le gage de bonnes compétences d’enseignant. C’est pourtant sur ce critère que l’on devient « professeur agrégé ».

Ces formations totalement déconnectées des réalités de l’enseignement, beaucoup, dans le milieu, les dénoncent. Ils ne rencontrent que peu d’échos chez le grand public. De la même manière, il semble peu probables que des enseignants puissent appréhender les problèmes des élèves (et en cela, cerner les élèves à problèmes) lorsqu’ils tournent à 30 élèves par classe. Les choses iront pourtant, peu à peu, en empirant, et la question n’est pas liée qu’au public, comme le prouvent certains des témoignages du documentaire, venant de lieux d’éducation privée. Enfin, pour ceux qui seraient définitivement dégoûtés de l’école, ou craindraient pour leurs enfants trop fragiles, l’éducation à domicile reste une solution, certes coûteuse en temps et potentiellement en ressources. Un blog très sympa d’une famille ayant pratiqué cela permettra d’aborder le sujet.

Bref, le harcèlement, c’est mal, et en parler est essentiel. Mais insuffisant, reste maintenant à nous remonter les manches et à surpasser l’effet du « clic à bonne conscience » devenu monnaie courante avec Internet. Nous avons tous, parmi nos proches, un enfant qui en souffre. Au boulot.

Playtime, film visionnaire et chef d’œuvre sous-estimé

J’ai grandi avec le réalisateur Jacques Tati. Tati, pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est le réalisateur de six films, entre 1949 et 1974. Un réalisateur qui avait pour habitude de prendre son temps. Une carrière débutée dans les longs-métrages à plus de quarante ans, des films aux sorties espacées : c’est déjà la marque d’un homme qui allait à contre-courant d’une époque où il fallait déjà produire, où la plupart de ses collègues réalisateurs et acteurs enchaînaient les films sans toujours leur accorder une grande importance. Plus qu’un cinéaste, Tati se décrivait parfois comme un peintre, fier de tous ses tableaux car chacun lui aura pris du temps, et de l’âme. La pierre angulaire de son œuvre est Playtime, qui fut à sa sortie son film « maudit ». Mais avant de l’évoquer, il faut certainement revenir sur ses trois longs métrages précédents, pour bien saisir ce qu’est le « style Tati », dont Playtime est l’aboutissement.

Tati, c’est, déjà, un homme sorti du music-hall. Formé à l’école du mime et de l’improvisation, il voit le corps comme une deuxième bouche, capable d’exprimer autant, sinon plus, que certains mots. C’est aussi un observateur averti des rites de ses contemporains et, devant sa caméra, nous voyons la société française se moderniser, passant de la vie rurale des campagnes d’après-guerre à l’urbanisation massive du Paris des années 1960. C’est dans Jour de fête, en 1949, qu’il pose les bases de son art. À Sainte-Sévère, dans l’Indre (accent berrichon obligatoire), la vie du village est filmée au cours de deux jours qui voient l’arriver puis le départ d’un groupe de forains. L’occasion de filmer les manies et travers de la population, de façon presque réaliste (les acteurs sont, pour beaucoup, les véritables habitants du village).

Le génie de Tati consiste à laisser la vie parler d’elle-même, et être comique par elle-même. Seul un élément perturbateur est ajouté, le personnage de François le facteur (joué par Tati lui-même), aussi gaffeur qu’il est fier de son uniforme et de ses supposées responsabilités. Lorsqu’il découvre les techniques américaines de livraison du courrier (toujours plus vite, en moto, avion, parachute !), il se désole de n’avoir qu’un vélo, subit les moqueries du village, et se prend une cuite monumentale. Le lendemain, il se décide à faire aussi bien que les Américains, en alliant « rapidité et efficacité » sans perdre pour autant son authenticité. Cette « tournée à l’américaine » finit piteusement, et le film se conclut sur l’idée que si les Américains peuvent bien vouloir aller toujours plus vite, savoir continuer à prendre le temps de faire les choses n’est finalement pas plus mal. Cette philosophie simple prend bien entendu un ton nouveau, sous l’œil du spectateur des années 2010, désormais habitué à la vitesse à tout prix.

François le facteur tamponne ses lettres à l'arrière d'un camion en circulation
Toujours plus vite ! François tamponne ses lettres depuis son vélo, à l’arrière d’un camion, pour gagner du temps.

 

Réalisé avec les moyens du bord, Jour de fête remporte le succès. Il reste, encore aujourd’hui, particulièrement culte, un extrait étant notamment utilisé dans le film d’animation maintes fois primé Les Triplettes de Belleville. En 1953 sort Les Vacances de Monsieur Hulot. Tati pose là ce qui sera son personnage pour quatre films. Hulot, c’est un individu totalement inadapté dans le monde moderne : lunaire, il a gardé son âme d’enfant et aspire surtout à profiter de la vie. Il se retrouve ici dans un hôtel d’une station balnéaire proche de Saint-Nazaire, entouré de clients plus ou moins austères mais qui ont, presque tous, pour point commun de considérer les vacances comme une affaire sérieuse. Seule une vieille touriste anglaise et une jeune femme, ainsi, bien entendu, que les enfants, se prennent d’affection pour Hulot et sont décidés à profiter comme il se doit de leurs vacances. Illustration parfaite que cette scène où un bal costumé est organisé dans le restaurant de l’hôtel, réorganisé pour l’occasion. Seuls Hulot, son amie et les enfants sont présents, mais ni le personnel ni les autres clients ne sont là pour organiser et prendre part à la fête, un important discours politique étant diffusé à la radio dans la pièce à côté. S’engage alors un parallèle entre les quelques fêtards, tentant de profiter malgré tout de l’événement, et leurs trop sérieux compagnons de vacances, obnubilés par une radio qui ne crache en fait que des lieux communs.

Le film est un véritable succès. Comme dans Jour de fête, il n’y a pas de véritable histoire. Il s’agit plus de voir comment ces personnages interagissent, ce qu’ils font ressortir de nous-mêmes. Sommes-nous plutôt Hulot, ou faisons-nous partie de cette masse de gens obsédés avant tout par les apparences ? Tati pose également un autre pilier de son cinéma, déjà ébauché dans le film précédent : le dialogue n’est en effet pas utilisé pour faire progresser les choses. Il est ici secondaire, c’est un bruit comme un autre, ramené, d’ailleurs, au rang des autres bruits. Dans la plupart des films, le dialogue doit faire avancer l’intrigue, poser une blague, présenter un personnage. Chez Tati, on parle comme dans la vraie vie : souvent pour ne rien dire. Là où bien des films magnifient la parole, Tati, comme Chaplin en son temps, relativise son importance. Le film fera d’ailleurs de nombreux émules, notamment chez Rowan Atkinson qui assume pleinement le lien de parenté entre Mr. Bean et son ancêtre français.

Le bal de l'hôtel est bien vide quand un homme politique s'exprime à la radio !
Le bal de l’hôtel est bien vide quand un homme politique s’exprime à la radio !

Vient alors Mon oncle, plus grand succès du réalisateur, et pourtant, moment où il se renie, en partie. En effet, cette fois-ci, Tati a posé une (très vague) trame, et les dialogues jouent parfois un rôle (certes, encore très relatif). Hulot, de retour à Paris, est en effet confronté à sa sœur et à son beau-frère, les époux Arpel, ainsi qu’à leur fils, Gérard.  Entre eux, le contraste est grand : Hulot vit dans un appartement au sommet d’un immeuble totalement incongru, dans un quartier populaire de Paris, au marché bruyant et à l’ambiance bon enfant. Un îlot de plus en plus hors du monde, face au mode de vie rangé et moderne des Arpel, qui vivent dans leur villa sophistiquée. Là, on arbore des meubles de designer, on fait visiter avec fierté un intérieur qu’on est fier de montrer, et on soigne les apparences (notamment cette fontaine-poisson qui n’est activée que pour les invités). M. Arpel dirige une usine à la finalité assez douteuse, mène une vie rangée où l’on conduit bien dans les lignes, au milieu de bouchons où les voitures roulent au pas, avant de rentrer regarder son émission du soir.

Gérard est ici le trait d’union entre les deux mondes. Totalement indifférent, et même lassé, face à cette vie trop parfaite, il profite des moments passés avec son oncle, des blagues potaches avec les écoliers du coin et de ce mode de vie insouciants. Inquiets de l’influence de Hulot sur leur fils, les Arpel décident de le pousser vers une vie plus classique en lui trouvant travail et compagne, une mission bien entendu vouée à l’échec. Film sur le désir de modernité à outrance, Mon oncle a beaucoup parlé au public de 1958. De nos jours, le film est, plus encore, d’actualité : cette modernité et cette artificialité qui étaient à l’époque brocardées comme les traits d’une partie de la population, se sont peu à peu infiltrées en chacun de nous. Dès que son film fut fini, Tati fut décidé à pousser l’expérience encore plus loin avec Playtime, ambitieux projet tourné entre 1964 et 1967.

Mon oncle fontaine
« Chérie, c’est juste moi, tu peux couper le poisson ! » Dès qu’on sonne, Mme Arpel s’empresse d’activer sa fontaine pour soigner les apparences. Mais quand l’invité est en réalité son mari, il faut vite tout couper, car l’eau coûte cher !

Ambitieux, le projet l’est pour le moins ! Tati est en effet décidé à présenter un Paris modernisé, où les quartiers populaires de Mon oncle ont totalement disparu face aux nouveaux immeubles dans le style de l’aéroport d’Orly, récemment terminé. Un décor grandeur nature d’immeubles modernes est construit, « Tativille », pour mieux noyer les personnages dans ce gigantisme impersonnel. Playtime est un film ambitieux. Ambitieux dans les moyens, car Tati voit grand : décors immenses pour amplifier le propos, grand nombre de figurants et de voitures… Mais aussi dans certaines techniques utilisées : le film est l’un des rares films français tournés en 70 mm, pour renforcer cette impression d’immensité. Enfin, Tati est ambitieux dans la construction même de son film : contrairement à Mon oncle, il n’y aura pas de trame, ici. Ni, d’ailleurs, de réel personnage principal. Monsieur Hulot reste un fil conducteur, mais très secondaire, de même que les touristes américaines que la caméra suit par intermittences. Ils ne sont qu’un prétexte à des tableaux plus larges et, parfois, le film vire au jeu de « Où est Charlie ? » tant le spectateur, habitué aux films avec personnage principal, est poussé à se demander ce qu’il est devenu. Quant aux dialogues, ils sont ramenés au volume des autres bruits, et mêlés à un brouhaha constant ; les nombreuses phrases en langue étrangères ne sont d’ailleurs pas traduites, pour renforcer cette impression que la parole n’est qu’un bruit comme un autre.

On peut néanmoins tenter de résumer le film en plusieurs grands moments. La scène d’exposition se déroule dans un hall d’aéroport (suffisamment impersonnel pour qu’on puisse se demander, un temps, s’il ne s’agit pas en réalité d’un hôpital). Des personnages y circulent, chacun avec son attitude, ses petits travers. Dès le départ, la philosophie de Tati concernant ce film est posée : Playtime est une fenêtre ouverte par laquelle le spectateur est appelé à regarder, à voir ce qu’il a envie de voir. À participer aussi au film, en le commentant, en s’y retrouvant. En cela, regarder Playtime n’est pas un exercice anodin : ce n’est pas un film que l’on voit, mais un film que l’on doit observer, à la recherche de ces multiples détails qui nous rappelleront un proche, une connaissance, pourquoi pas aussi nous-mêmes.

Le début de Playtime se déroule dans un hall d'aéroport, filmé en plan fixe pendant plusieurs minutes. Le regard du spectateur est alors libre de se diriger vers les éléments qu'il désire, sans être guidé par le réalisateur.
Le début de Playtime se déroule dans un hall d’aéroport, filmé en plan fixe pendant plusieurs minutes. Le regard du spectateur est alors libre de se diriger vers les éléments qu’il désire, sans être guidé par le réalisateur.

Finalement arrive un homme politique que les journalistes tentent de photographier et harcèlent lorsqu’il leur déclare n’avoir « rien à déclarer » : en 1967, déjà, la presse semblait se battre pour avoir des scoops totalement vides de sens. Gageons qu’aujourd’hui, Tati aurait eu un regard corrosif sur les chaînes d’information en continu (le dernier film sur lequel il travaillait avant sa mort, Confusion, devait d’ailleurs brocarder le monde de la télévision). Vient enfin un groupe de touristes américaines décidées à découvrir Paris au cours d’un voyage organisé ; la caméra s’attarde sur l’une d’elle, plus jeune, qui semble désirer découvrir le Paris authentique, ses monuments, Montmartre et les petits commerces. Mais le groupe est en réalité entraîné dans une exposition de produits ménagers supposés innovants, et la jeune touriste doit presque batailler pour photographier, dans un cadre serré, une vieille marchande de fleurs à un carrefour, dernier élément d’authenticité dans cette ville déshumanisée.

Dans le même temps, le film s’arrête au bout d’une quinzaine de minutes sur Monsieur Hulot, fraîchement descendu de son autobus pour un rendez-vous important avec un certain M. Giffard, dans un immeuble de bureaux totalement impersonnel. À aucun moment, nous ne serons informés du but de l’entretien, ni même du secteur dans lequel travaille l’entreprise. C’est simplement un immeuble comme les autres, avec des employés de bureau travaillant sans trop savoir à quoi, dans un ancêtre de l’open-space. Au milieu de tout ça, Hulot garde son regard décalé, s’étonnant avec humour des sièges de designer et ne tenant pas une minute en place, incapable d’accomplir le rôle d’automate que la société attend de lui.

Dans l'attente de son entretien, Hulot rencontre un gardien d'immeuble à l'ancienne, totalement impuissant face à la surenchère de modernité mais qui détourne à sa manière le système. En profitant ici de la taille des couloirs pour finir sa cigarette avant l'arrivée lente, très lente, de son patron.
Dans l’attente de son entretien, Hulot rencontre un gardien d’immeuble à l’ancienne, totalement impuissant face à la surenchère de modernité mais qui détourne à sa manière le système. En profitant ici de la taille des couloirs pour finir sa cigarette avant l’arrivée lente, très lente, de son patron.

 

Par un coup du hasard, Hulot se retrouve finalement (sans avoir pu s’entretenir avec Giffard) dans un immeuble voisin, où se tient la fameuse exposition où ont été conviées les touristes. Confondu avec un vendeur, puis pris pour un espion industriel, il est malmené dans cet espace où les apparences sont trompeuses, et où on se félicite d’inventions sophistiquées telles que le balai équipé de phares pour éclairer sous les meubles, ou encore la porte silencieuse qui se claque sans un bruit. L’attention du spectateur (et de Hulot) est également portée sur le fauteuil de designer déjà aperçu dans les bureaux, et que l’on retrouvera un peu partout. Standardisation de la mode, symbolique de ces objets devenus passe-partout. À l’ère où Ikea équipe la plupart de nos foyers, et où même les anticonformistes suivent également des modes, cette standardisation ne fait que se renforcer encore.

La standardisation des foyers est d’ailleurs ensuite évoquée dans la scène que Tati nommait « séquence des appartements vitrine ». Hulot, descendu trop tôt de son bus dans la cohue des sorties de travail, croise par hasard un copain de l’armée qui l’invite à visiter son « home ». Tandis que le personnage est invité à entrer, la caméra, et donc le spectateur, reste dans la rue. S’il perd tout le son de la rencontre, il en garde néanmoins l’image, car l’appartement est pourvu de grandes fenêtres permettant d’en découvrir l’intérieur. Plus encore, la caméra s’éloigne pour nous montrer également l’appartement voisin, construit symétriquement, et dans lequel, par hasard, rentre chez lui le fameux Giffard. Le mobilier des différents foyers aperçus dans la séquence est similaire, de même que les attitudes : tous convergent en effet vers la télévision. Le copain d’Hulot, comme Mme Arpel en son temps, est en pleine représentation, montre à son ami les derniers gadgets qui font sa fierté (notamment les fameux fauteuils déjà présentés à Hulot), et se prépare à lui diffuser des photos de vacances. Une chute impromptue permet finalement au personnage de s’échapper de l’appartement… mais pas de l’immeuble, le mécanisme d’ouverture de la porte d’entrée restant incompréhensible pour lui.

Hulot (dans l'appartement de gauche) et Giffard (à droite), ont passé la journée à se chercher. Ils semblent ici se faire face... Mais regardent en fait leurs télévisions respectives dans des logements et attitudes de plus en plus standardisées.
Hulot (dans l’appartement de gauche) et Giffard (à droite), ont passé la journée à se chercher. Ils semblent ici se faire face… Mais regardent en fait leurs télévisions respectives dans des logements et attitudes de plus en plus standardisées.

Vient alors la séquence majeure du film, qui en occupe presque la moitié : la soirée du Royal Garden. Ce restaurant de luxe est sur le point de vivre sa soirée inaugurale, mais, comme il se doit, les travaux ne sont pas terminés. Les ouvriers s’affairent dans la salle principale, l’architecte déambule avec ses plans pendant que le personnel se prépare. Les premiers clients arrivent et, dans la précipitation, tout ce qui pourrait laisser croire à l’inachèvement du lieu est repoussé, y compris les ouvriers, priés de se cacher dans les cuisines pour toute la nuit. Dans le monde moderne, les secrets de fabrication des biens comme des lieux doivent rester invisibles, leurs auteurs également. Bien entendu, des soucis surviennent : carrelage mal posé qui se détache, éclairage défectueux. Tati revient, plus que dans le début du film, au burlesque qui a fait le succès de ses premiers longs-métrage, permettant au spectateur de respirer après une première partie plus réfléchie et austère. Là où le gris dominait, les couleurs sont d’ailleurs au rendez-vous.

Comme le caractère artificiel du lieu ne doit pas transparaître, les problèmes sont résolus par les serveurs eux-mêmes car, comme le dit un maître d’hôtel, « hors de question que les clients voient un ouvrier habillé comme ça ! » Petit à petit, le restaurant se remplit, le rythme s’accélère. Un Noir est refoulé à l’entrée (« non monsieur, ce n’est pas pour vous »), avant d’être finalement accepté : c’est un des musiciens. La bonne société est en effet bien plus tolérante envers la différence lorsqu’elle est à son service. Les couacs s’accumulent tandis que l’ambiance se réchauffe. Alors que le vernis du lieu s’effrite, le petit personnel se détend, retrouve cette âme presque « hulotienne » et devient facétieux. Hulot, justement, tout comme les touristes américaines, échoue par hasard dans ce lieu où les événements tournent finalement à la fête improvisée, « à l’ancienne ».

Lieu des apparences par excellence, le Royal Garden devient un lieu de fête alors que le décor tombe progressivement en lambeaux. Alors que le caractère artificiel s'effrite, les gens retrouvent leur naturel.
Lieu des apparences par excellence, le Royal Garden devient un lieu de fête alors que le décor tombe progressivement en lambeaux. Alors que le caractère artificiel s’effrite, les gens retrouvent leur naturel.

Après une soirée débridée, les fêtards retournent peu à peu à leurs activités classiques : les touristes doivent regagner leur avion et Hulot, entré en urgence dans un supermarché pour faire un cadeau à l’une d’elles, est à nouveau entravé par le monde moderne quand un employé refuse de le laisser sortir par un chemin libre au prétexte que « la sortie, c’est par là », indiquant une file d’attente qui grossit à vue d’oeil. Le film se conclut sur une de ces chorégraphies automobiles que Tati affectionne tant et qui débouche sur un écho à Jour de fête : comme au Royal Garden, des grains de sable viennent entraver des rouages trop bien huilés, donnant un peu de magie à la routine, et transformant un embouteillage sur un rond point en carrousel. Après nous avoir présenté un monde de plus en plus déshumanisé, aux personnages noyés dans la masses, aux comportements de plus en plus artificiels, Tati nous quitte ainsi sur une note d’espoir, en nous rappelant qu’il ne tient qu’à nous d’essayer de réenchanter un peu tout ça.

Conclusion colorée à un film gris, un embouteillage devient festif sous la caméra de Tati.
Conclusion colorée à un film gris, un embouteillage devient festif sous la caméra de Tati.

À sa sortie, Playtime fut incompris. Si une partie de la critique reconnut son caractère révolutionnaire, il fallut cependant longtemps pour que le film soit compris à sa juste valeur. Tati fit d’ailleurs faillite suite à ce projet, mais ne le regretta jamais pour autant : il avait réalisé le film tel qu’il voulait qu’il soit, et le fait d’y perdre jusqu’à sa maison n’était pour lui qu’un prix à payer pour donner à son œuvre le caractère voulu. En 2015 plus encore qu’en 1967, Playtime est un film à voir, qui fait d’ailleurs désormais consensus sur ce point. Beaucoup des traits que Tati caricaturait à l’époque sont aujourd’hui bien plus ancrés, et voir ce film est nécessaire, pas tant pour se moquer des autres que pour se moquer de nous-mêmes, ce qui est après tout le meilleur moyen de changer. Car aujourd’hui, même si les apparences tentent de le cacher, nous vivons tous à Tativille, et les M. Hulot sont (trop) rares.

Après Playtime, Tati dut faire des concessions pour tourner à nouveau. Cela passa notamment par le fait de devoir reprendre, une dernière fois, le costume de M. Hulot pour Trafic en 1971. C’est cette fois-ci le monde de l’automobile omniprésente qui est brocardé ; là aussi, un thème particulièrement contemporain. Une trame est, cette fois-ci, mise en place un petit peu malgré le réalisateur : Hulot, représentant d’une marque de voiture, doit conduire un prototype de camping-car à un salon. Le tout est l’occasion d’un road-movie réfléchissant sur le rôle de la voiture dans nos sociétés, certes moins marquant que les films précédents, malgré plusieurs morceaux de bravoure.

Dans Trafic, Hulot est confronté à un nouveau prédateur naturel de l'homme : la voiture.
Dans Trafic, Hulot est confronté à un nouveau prédateur naturel de l’homme : la voiture.

 

Tati aura finalement l’occasion de faire ses adieux à la caméra dans Parade, spectacle de music-hall/cirque filmé, émouvant hommage au milieu qu’il a vu naître. En concluant le film sur les images d’enfants explorant la scène désertée par les artistes et s’appropriant leurs accessoires, il nous invite également à prendre la relève, et à continuer à avoir ce regard décalé sur le monde. L’œuvre de Tati est à redécouvrir d’urgence, car Playtime fait partie de ces films qu’il faut avoir vus une fois dans sa vie. Ce n’est cependant pas un film qui se regarde à la légère, car il demande un réel travail au spectateur pour se défaire de ses attentes habituelles face à un long métrage. Regarder Playtime, c’est aussi réapprendre à être spectateur. Car pour Tati, Playtime est son film, mais aussi celui du spectateur : « Les plans sont ainsi conçus que si vous voyez chaque image deux ou trois fois, ce ne sera plus mon film. Cela commencera à devenir le vôtre. » ; « C’est une fenêtre ouverte, et par cette fenêtre, les spectateurs vont regarder ce qui se passe. J’espère qu’ils reconnaîtront des gens qu’ils connaissent : un voisin, un commerçant, un collègue. » ; « Si, après avoir vu Playtime, un jeune couple rentrant le soir dans son appartement avait un petit sourire sur tout ce qui l’entoure, j’aurai réussi ce que je voulais faire. »

Cette expérience est particulièrement enthousiasmante, et Playtime est un film à voir plusieurs fois, sous des angles différents, avec des personnes différentes, pour bien en saisir tous les aspects. Pour s’y préparer, je ne peux que conseiller de visionner les films de Tati par ordre chronologique, ses trois premiers étant plus accessibles et se prêtant plus à une plongée en douceur dans l’univers de ce génie, méconnu en France, et pourtant l’un des cinéastes français les plus reconnus à l’étranger.

 

L’oeuvre de Tati a récemment fait l’objet d’un coffret de DVD et de Blu-ray (ce dernier étant plus complet), proposant les six longs-métrages ainsi que plusieurs documentaires et court-métrages. Une biographie de Tati, Jacques Tati, par Jean-Philippe Guerand chez Folio, est un bon moyen, également, de saisir l’ampleur du personnage.

Sommes nous tous devenus débiles ?

Au risque de passer pour prétentieux, je pense être un homme intelligent. J’ai appris à lire chez moi et, du haut de mes six ans, je pouvais guider mes parents sur l’Acropole d’Athènes aussi efficacement que les prospectus qu’on avait achetés à l’entrée. Et pourtant, quand je vois ce que l’enfant que j’étais pouvait faire et retenir sans difficultés, quand je vois qu’il pouvait m’arriver de m’enfiler 500 pages en une soirée à dix ans, et que je peine parfois à finir un chapitre en deux jours à 25, je me le demande : ne suis-je pas devenu totalement con ?

Mais en regardant autour de moi, une constatation devient évidente : je ne suis pas le seul ! Plusieurs de mes amis du même âge semblent eux aussi atteints par cette « dégénérescence » : leur capacité à lire, à se concentrer, à aimer réfléchir, semble diminuer au fil du temps ; eux-mêmes le sentent et le disent. Et le problème n’est pas générationnel. J’ai peine a expliquer qu’après avoir réussi de brillantes études, ma mère puisse s’exclamer « je comprends rien » chaque fois que passe un James Bond à la télé. De même, il semble ahurissant que mon père, qui n’a également pas fait que dormir en fac, se trouve devant Civilazation comme une poule devant un couteau, alors que j’en avais saisi sans problème les règles avant même de finir mon CM1. Ne sommes nous donc pas, tout simplement, en train de tous nous débilifier ?

 

Mais d’où pourrait-ce venir ? L’hypothèse de travail numéro 1.

Pour comprendre les causes d’un mal, il faut expérimenter, et c’est en fin cobaye que je me suis moi-même soumis à de terribles expériences. La première remonte désormais à un an et demi : je me suis coupé de la télévision. Comme avec toute drogue, on ne réalise l’ampleur de son addiction qu’une fois le sevrage lancé. Ce n’est qu’une fois astreint à une discipline stricte et sans exception (« le décodeur télé jamais tu n’allumeras ; la télé, comme écran pour la console et les DVD, seulement tu utiliseras ») que j’ai commencé à me poser certaines questions. Pourquoi avais-je ce besoin si intense d’allumer cette chose chaque fois que je regagnais mon foyer ? Pourquoi en arrivais-je parfois à laisser tourner la boucle informationnelle de BFM TV en mode muet tout en jouant sur l’ordi, pour n’avoir finalement qu’une présence visuelle dans un angle mort de mon regard ? Pourquoi me demandais-je systématiquement « bon, je regarde quoi ce soir ? » plutôt que « Bon, est-ce que je regarde quelque chose ce soir ? »

Ces questions ont été autant de remises en cause nécessaires. Elles m’ont permis de comprendre à quel point ces comportements avaient été ancrés en moi, par mimétisme de ce qui se faisait non seulement dans ma famille, mais aussi chez les amis. Personne ne remettait en question le fait d’allumer la télé le soir : c’était comme ça, on allumait, puis on choisissait le moins pire des programmes. Il fallait beaucoup d’efforts pour que l’on se décide à altérer le programme, à regarder plutôt un DVD, voire à se désolidariser de nos écrans pour discuter ou jouer. Cela pouvait atteindre une dimension caricaturale, comme lorsque nous attendions qu’un film passe à la télé pour le regarder, en VF entrecoupée de pubs, alors que le DVD trônait fièrement dans notre vidéothèque depuis des mois. Tous ces comportements semblaient naturels. Innés, presque. À tel point que, déjà en maternelle, la « fille qui n’avait pas la télé » était regardée comme un extra-terrestre qu’on regarde avec un mélange de curiosité et de dégoût. À l’enfant de la zapette que j’étais, cela semblait littéralement contre-nature.

Ce n’est également qu’avec l’arrêt de la télé que j’ai pris du recul sur ce que je regardais. Regarder de la merde en se disant que c’en est est une chose. Mais les messages parviennent parfois, malgré tout, à s’infiltrer en nous. L’acquisition de plus d’esprit critique, la découverte des films de Pierre Carles, d’Acrimed, des Nouveaux chiens de garde, du Monde diplomatique, de Pierre Bourdieu entre autres, m’ont permis de comprendre les nuisances de ce que j’avais ingurgité toutes ces années. Aujourd’hui, confronté à la télévision lors des visites en famille, je ne ressens plus qu’un dégoût profond face à ces bruits, ces pubs, ce contenu vide. Les bonnes choses qu’on y trouve ? Elles sont aujourd’hui accessibles très facilement et bien plus librement qu’à heure fixe.

Très vite, les effets se sont faits ressentir. Ne plus se laisser aspirer par la télé, qui nous happe ensuite jusqu’à pas d’heure, m’a permis de retrouver du temps pour lire, réfléchir, écrire aussi. En 2014, j’ai finalement pu lire 150 livres au bas mot. Dix fois la consommation du lecteur français moyen, mais aussi probablement plus que ce que j’avais dû lire durant les quatre ou cinq années précédentes, durant lesquelles je me voyais déjà comme un grand lecteur. La télévision était donc une partie du problème… et pourtant, malgré cela, des soucis de concentration continuaient à perler. Si mes réflexions étaient plus abouties, si je ne mettais plus deux mois pour lire 200 pages, il me fallait néanmoins reconnaître que tout n’était pas réglé. D’où une seconde hypothèse.

 

Le grand bleu, hypothèse de travail numéro 2.

Jusqu’à l’été dernier, quand je travaillais, quand je lisais, quand je jouais, aussi, dès que mon attention commençait à s’évader, dans ces moments où j’aurais dû me dire « allez, accroche toi pour bien rentrer dans le bain », une chose m’éloignait sans cesse de mon activité… Facebook. Je l’ai détaillé dans un autre article : il est impressionnant de voir à quel point on ne comprend son addiction à une chose que lorsqu’on s’en sépare. C’est ce qui m’est arrivé avec Facebook. C’est une fois acquis un recul que j’ai pris conscience de se désir de plus en plus puissant en moi de voir « ce qu’il y avait de nouveau » sur un site qui n’en apportait en fait que rarement. De voir quel était le dernier propos tenu par des amis qui, pour la plupart étaient des inconnus. Il y avait aussi cette terrible joie à la vue d’une notification de message, suivie généralement d’une déception quand il ne s’agissait en réalité que d’une banalité. Relié à tous par internet, nous n’avons également que rarement été aussi seuls.

Pour des motifs sans intérêt, donc, je me détournais des activités plus ardues dans lesquelles je m’étais plongé. Il était plus « drôle », effectivement, de répondre de façon répétitive la même chose aux mêmes personnes, sortant eux aussi de façon répétitive les mêmes choses, que de poursuivre la lecture de livres, d’articles, qui, eux, appelaient à la réflexion. Plus facile d’enfoncer des portes ouvertes face à des trolls sur Facebook que de réfléchir posément à des questions beaucoup moins évidentes. Pourtant, cette facilité n’apportait au final qu’une frustration, mais elle avait l’avantage d’occuper l’esprit, de le vider, tandis que des entreprises intellectuellement plus complexes, si elles se révélaient bien plus gratifiantes, nécessitaient aussi plus d’efforts.

Facebook éliminé de l’équation, j’ai effectivement retrouvé du temps. En partie cependant, car les pertes de temps n’étaient pas liées au site lui-même, mais à un mode de consommation qui lui est lié. Cette consultation compulsive de divers sites, très régulièrement, trop régulièrement. Si vous regardez Twitter toutes les dix minutes, si vous consultez votre messagerie quinze fois dans la journée sans recevoir un message, si vous vérifiez que le monde existe toujours en allant sur Google Actu toutes les heures, vous savez de quoi je parle. De ce désir de remplir tout trou, tout moment d’inactivité, par une sempiternelle vérification de tout ce que l’on aime suivre. Et si la cause de tout ça avait un lien avec notre débilisation progressive ?

 

Retrouver l’ennui ?

Je me souviens de ces voyages en voiture, de quelques heures qui me paraissaient être beaucoup plus. Où je n’avais aucun contrôle sur ce qu’on écoutait, sur la conversation, pas de téléphone, d’internet ou de baladeur pour me distraire… Tout au plus un livre, qui me donnerait probablement la nausée (mal des transports, nous voici !). Résultat des courses ? Je m’ennuyais. Beaucoup. Et cet ennui était en réalité nécessaire. Nécessaire au fonctionnement du cerveau, qui crée ainsi des solutions, qu’elles soient purement mentales (« l’évasion » par l’imagination) ou qu’elles trouvent une application physique (« je m’ennuie, qu’est-ce que je pourrais trouver à faire avec ce que j’ai sous la main »). Cet ennui permettait d’entraîner le cerveau, de le faire se montrer inventif… Et par là même, de doper sa concentration.

Or, la télévision et Internet ont tué l’ennui. Lorsque l’on regarde Secret Story, ou la boucle d’information de BFM TV, ou le dernier jeu à la mode, nous sommes généralement hypnotisés, par le son et l’image, ou le son seul si nous cumulons avec une autre activité. Dans tous les cas, l’esprit est maintenu en éveil, son attention est constamment dirigée vers le poste… sans pour autant travailler. C’est ainsi que l’on peut littéralement être incapable de résumer ce que l’on vient de regarder pendant quelques heures. Le cerveau était là, en permanence focalisé par ce qu’on lui montrait, mais n’enregistrait rien, n’en tirait rien. Mais, et c’est là le point crucial, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer. Là où deux heures d’ennui auraient poussé un individu normal à réfléchir et à trouver une alternative rapidement, deux heures de télé (lorsqu’il s’agit de regarder la télévision en soi, et non un programme précis et borné) le vident de toute sensation d’ennui, sans pour autant le stimuler. Comme si, pendant ces deux heures, le temps passait en accéléré en attendant la prochaine chose intéressante à faire.

En arrêtant la télévision, en supprimant Facebook de ma vie, en essayant de limiter l’usage de tous mes autres « anti-ennui » artificiels, j’ai appris à recommencer à m’ennuyer, et par là, à recommencer à trouver des solutions à cet ennui. Que ces solutions soient créatrices, intellectuelles, méditatives, culturelles… Toutes sont bien plus judicieuses que l’état végétatif et quasi hypnotique dans lequel il m’arrivait souvent – et m’arrive encore parfois – de me plonger.

« Du pain et des jeux » disaient les politiciens romains : la solution idéale pour calmer une population. Car une population au ventre plein et divertie en permanence ne se rend pas compte des abus dont elle est victime. Ne réfléchit pas aux conditions de son existence. Ne cherche pas à les améliorer… et ne remet donc pas en question l’ordre établi.

 

Être là, maintenant.

Plus encore que la lutte contre l’ennui, il devient primordial de réapprendre à se concentrer sur ce que l’on fait. Le cas de la télévision est en soi intéressant car, de plus en plus, on ne consomme plus la télévision pour elle seule, comme cela se faisait par le passé. On regarde un programme tout en jouant sur l’ordinateur, ne profitant ni de l’un, ni de l’autre. On allume la télévision pour occuper ses repas. La télévision devient ainsi un fond sonore qui accompagne une autre activité, ce qui nous empêche de savourer l’une comme l’autre. La seule parade possible est de retrouver l’habitude de se cantonner à une activité.

Retrouver la capacité à regarder un film en entier sans consulter ses mails. À écouter un disque sans faire autre chose en même temps, juste pour la musique elle-même. Profiter d’un jeu vidéo pour lui-même, sans fond sonore télévisuel. Ou encore lire un chapitre entier d’un livre sans l’interrompre pour regarder ses sms. De telles choses, le monde moderne, toujours plus rapide, nous a appris à ne plus les faire. On vante souvent l’adolescent multitâches. Les nouvelles générations, dont je fais partie, seraient capable de faire plusieurs choses à la fois. De suivre un cours en jouant à Candy Crush, par exemple. Pourtant, ceux qui se penchent sérieusement sur ce genre de cas le voient rapidement : l’ado multitâche n’a pas de cerveau plus efficace. Ce qu’il gagne en quantité de choses accomplies, il le perd en qualité. Par définition, on ne peut pas savourer un film de la même façon lorsqu’on le suit tout en conversant sur internet et lorsqu’on ne regarde que lui.

Notre société nous a, peu a peu, fait croire que réfléchir était difficile. Et nous adhérons à cela, car il est plus facile de végéter devant une émission en rentrant du travail que de se plonger dans un livre, ou de regarder un documentaire qui n’a pas été conçu comme un pur divertissement. Plus facile, mais en réalité moins gratifiant, et pas plus fatiguant. Le cerveau se travaille, comme les muscles, et on ne s’improvise pas coureur de marathon, tout comme on ne peut pas passer en deux jours de Benjamin Castaldi à Schopenhauer.  Apprendre à se reconcentrer sur les activités de loisirs est déjà un bon premier pas.

Car se concentrer, c’est aussi réapprendre à sélectionner ce que l’on fait par envie, et ce que l’on fait par réflexe. Il m’est arrivé de laisser des journées entières BFM TV tourner en rond ; certes. Mais jamais je n’aurais pu tenir plus de cinq minutes devant cette chaîne si j’avais dû la regarder en me concentrant. Se concentrer sur ce que l’on fait, c’est le meilleur moyen de comprendre si on aime réellement le faire.

 

Donc, nous ne sommes pas débiles ?

Non, mais peu à peu, on nous pousse à le devenir. La télévision nuit à la concentration, c’est un fait scientifiquement avéré (voir dernier paragraphe). La culture du zapping, sur Internet également, nous fait oublier comment nous poser, nous accrocher à un sujet. Cela, également, est une nuisance qui, à terme, peut favoriser simplifications, binarité des débats et, tout simplement, la connerie.

Cela nous touche tous, même gens de bonne volonté. La floraison, ces dernières années, d’émissions de grande qualité sur Youtube, comme e-penser, Mes chers contemporains, Le cinéma de Durendal ou encore Doxa, que j’ai le plaisir de coécrire depuis cet été, pour ne citer qu’elles, en témoigne. Un public croissant est demandeur. Pourtant, face à ces vidéos de 20 à 30 minutes, au contenu dense et fouillé, on se rend vite compte de la difficulté que nous avons à garder le fil. Cela ne vient pas de leur contenu même : lire les scripts montre à quel point en réalité le discours est limpide. Mais au format vidéo, l’esprit décroche, car on lui a peu a peu appris à ne plus se concentrer comme il le devrait face à ce média.

Prendre conscience de ce genre de schémas, de ces paresses qui se sont introduites dans notre esprit, c’est apprendre à les surmonter et, à terme, à ne plus laisser tomber quoi que ce soit parce que « c’est trop dur » ; « je ne suis pas capable de comprendre ». Le cerveau est comme un muscle mais, tout comme les humains de Wall-E se sont empâtés à force de ne pas utiliser leurs jambes, nous sommes en train de nous bêtifier à force de ne pas le faire travailler. Il est primordial de recommencer à huiler les rouages… Avant qu’il ne soit trop tard.

 

Pour aller (encore) plus loin

La rédaction de cette article a été rendue possible par de nombreuses lectures. Les livres de critique des médias sont nombreux. Sur le fond, je recommanderais le très court Sur la télévision, du grandissime Pierre Bourdieu, qui explique en une petite centaine de pages pourquoi il est impossible de construire une réflexion posée dans une émission télévisée (le tout est adapté d’une conférence filmée). Mais c’est surtout sur les effets physiques de la télé et en particulier ceux qui touchent le cerveau que je voudrais vous recommander un ouvrage, disponible dans beaucoup de librairies encore aujourd’hui, TV Lobotomie, de Michel Desmurget, neurologue au CNRS. L’ouvrage est à la fois sidérant et passionnant. Plus encore, étayé par de nombreuses sources scientifiques, c’est un ouvrage précis (mais aisé à lire) et fiable… dont on ne parlera pas à la télé. Desmurget a également donné des conférences, dont une passionnante et disponible sur Youtube, mais son livre est beaucoup plus rigoureux dans sa forme.

Plus riante, je recommande la vidéo d’Usul, La télévision, pourquoi pas ?, courte et claire, qui m’a fait découvrir les deux ouvrages cités ci-dessus. Sur la façon dont l’industrie médiatique détruit peu à peu la culture, le très bon article du Monde diplomatique « La machine à abrutir » est disponible en ligne. Cet article, du blogueur Lionel Nicot, est également très intéressant.

Pour quelques octets de plus…

Je me souviens de l’arrivée de mon tout premier ordinateur. Je n’avais que six ans, et ma mère avait dû partir pour la journée à « la ville » pour ramener la bête qui allait désormais trôner au milieu du salon. C’est sur conseil d’amis (qui ne devaient pas vraiment s’y connaître plus qu’elle !) qu’elle avait investi dans un Packard Bell qui, du haut de ses 133 MHz et de ses 16 Mo de RAM nous semblait alors être une bête de concours. L’entreprise se spécialisait alors dans les ordinateurs « clé en main », déjà bardés de nombreux jeux (j’ai ainsi pu découvrir Duke Nukem 3D et les joies des tueries d’aliens dans les cinéma pornos, toujours du haut de mes six ans), et pourvus d’un programme exotiques, Packard Bell Navigator, destiné à ceux qui trouveraient Windows 95 trop compliqué. Une toute autre époque ! Autant dire que, déjà, le gigaoctet de notre disque dur était bien plein, avant même d’avoir servi. Car oui, cet ordinateur n’avait qu’un seul gigaoctet de mémoire, déjà occupé pour moitié par les nombreux programmes installés ! Aurait-on eu, à l’époque, de quoi télécharger des films que nous n’aurions même pas eu la place !

 

Quand les grandes étendues deviennent des placards à balais

Et pourtant, ces 400 ou 500 mégaoctets à disposition nous semblaient déjà être une immensité. Après tout, les jeux étaient déjà là, nul besoin d’en racheter ! Et ce n’étaient pas les quelques fichiers texte et feuilles de calcul enregistrés qui allaient remplir l’ordinateur, qui est resté possession familiale durant quatre ans. Certes, entre temps, quelques nouveaux programmes furent acquis, mais rien de suffisant pour surcharger l’animal. Lorsque vinrent mes dix ans, j’héritais de la bête, mes parents la remplaçant par un ordinateur d’une mémoire astronomique de 5 Go dont nous ne saurions jamais que faire ! Moi même, mon unique gigaoctet me semblait immense. Mais déjà, quelques jeux commençaient à se faire plus gourmands, quoique. Ainsi, que penser de Chine qui donnait le choix entre une installation (à l’époque faramineuse) de 80 Mo, ou la version « légère » de seulement 1 Mo ! Le plus épique fut encore l’installation des Sims qui me força à un grand nettoyage dans lequel chaque Mo grapillé était à prendre.

Eh oui, à l'époque, ceci semblait être une bête de concours.
Eh oui, à l’époque, ceci semblait être une bête de concours.

Autant dire que lorsque je pus récupérer un ordinateur à la mémoire deux fois plus vaste (et pourtant déjà bien dépassé à l’époque), ce fut l’eldorado. Je n’étais plus obligé de désinstaller un jeu pour jouer à un autre, et ces grands espaces s’annonçaient bien vastes. Avec une rapide déception lorsque, en réalité, la plupart de mes jeux récents peinèrent à s’y installer. Tant pis, l’ordinateur familial les supporterait.

Vint la fortune. J’étais en quatrième et mes parents décidèrent de m’offrir un ordinateur à la pointe de la technologie. Je découvrais les joies de Windows XP… et des 36 Go de disque dur ! Une véritable bête de concours ! Le souci, c’est que les jeux eux-même devenaient plus exigeants. Envolés, ceux qui pouvaient s’installer en quelques Mo. Il en fallait désormais presque toujours plus d’une centaine. Arrivé au lycée, je dépassais mon premier « jeu à un giga ». D’autres suivraient. Au point qu’en quelques années, le grand travail de gain de place reprenait. Ce qui semblait être en 2003 une immensité n’était plus qu’un cagibi lorsque vint 2007.

Ma situation d’étudiant me permit alors de me faire offrir sans trop de difficulté un ordinateur portable de 160 Go. Chose astronomique, puisqu’il valait alors 160 exemplaires de mon premier disque dur, tassés dans une bien plus petite surface. Mais ma consommation de jeux continuait à augmenter, de même que la taille qu’ils exigeaient. Et s’y ajoutaient les photos, la musique, parfois même des vidéos, choses que jamais on n’aurait imaginé placer sur notre premier ordinateur. Au bout d’un an à peine, j’étais déjà réduit à chercher la place, à vider, à réduire. Tout en pouvant avoir en poche, sur ma clé USB, plus de huit fois mon premier ordinateur !

Aujourd’hui, je dispose de plus de 600 Go. Plus d’une centaine restent encore libres, et malgré cela, mon ordinateur semble déjà craquer sous la charge des données. C’est sans parler du disque dur externe qui me permet de stocker encore plus de données. Un seul jeu peut parfois suffire à pomper plus de 30 Go. Nul doute que la capacité d’accueil de mon prochain bébé me semblera à nouveau immense, impossible à remplir. Nul doute également que je saurai adapter mes besoins à cette capacité pour m’assurer qu’elle soit vite trop faible à mes yeux !

 

De l’ordi à la vraie vie

Toute cette histoire est (presque) passionnante, certes, mais elle est surtout révélatrice d’un phénomène plus large. Il est de plus en plus vrai que l’évolution de la technologie, si elle résout nos besoins, en crée aussi de nouveaux en relevant nos désirs et nos exigences. Nos premiers téléphones portables avaient des écrans minables et un design à pleurer. Pourtant, ils remplissaient leur fonction aussi bien que ceux que nous avons sous la main aujourd’hui. Malgré cela, se vendraient-ils toujours maintenant que nous avons pour exigence d’avoir de quoi photographier, envoyer des mails, faire sonner un réveil, calculer la cuisson des pâtes, et accessoirement, parfois, téléphoner ? Plus concrètement encore, il est facile de voir l’évolution des comportements selon que l’on a, ou non, un lave vaisselle : la corvée à venir peut nous pousser à réutiliser verres et tasses, par exemple, durant une journée plutôt que d’en changer chaque fois que l’on boit ; et il est prouvé que les possesseurs de lave-vaisselle passent au final plus de temps à la vaisselle que ceux qui n’en ont pas ! De même, si nous devions encore laver notre linge à la main, peut-être aurions nous des niveaux d’exigence différents quant à sa propreté.

La mère Denis confirme.
La mère Denis confirme.

Enfin, le théorème du gigaoctet s’applique au moteur de la société : l’argent. Il est évident que notre train de vie s’adapte aux moyens dont nous disposons. Celui qui ne dispose que de 1000€ par mois devra s’adapter pour ne pas dépenser plus ; mais celui qui en a deux fois plus, parce qu’il ne se sera pas autant restreint dans ses achats, n’aura pas forcément fait d’économies à la fin du mois. Il se sera permis plus de choses. En réalité, le seuil de revenu au delà duquel nous sommes « tranquilles » car capables de subvenir à nos besoins n’existe pas, car les besoins s’adaptent selon le revenu, tout comme ils s’adaptent selon notre disque dur.

Sur mon premier ordinateur, mes 1000 Mo étaient un petit pécule à dépenser avec soin. Chaque programme qui y était installé était précieux car toute dépense de place inutile devait être sacrifiée. Aussi, l’installation des Sims devenait elle une victoire après un grand travail d’économie… de place. Je dispose désormais d’une place bien plus immense. Certes, je peux ainsi caser dans mon « budget » d’espace des programmes bien plus ambitieux et qui m’apporteront de la joie, mais je peux surtout y entasser de nombreuses choses sans intérêt, sur le simple principe que j’en ai la place. Alors qu’en 2000, je me délectais de chacun des jeux dont je disposais, l’abondance d’aujourd’hui, qui me permet d’accumuler musique, vidéos et jeux, leur fait perdre également tout caractère inédit.

Il en va de même avec l’argent : un gros budget permet effectivement de plus nombreux plaisirs. Mais ces plaisirs, en devenant faciles d’accès, perdent également tout caractère surprenant pour ne plus devenir que des choses banales. Comme un enfant qui, recevant des Kinders surprise tous les jours, n’aura plus goût ni pour le chocolat ni pour le jouet qu’il cache.

 

Briser le cercle vicieux ?

En demandant toujours plus de pouvoir d’achat, toujours plus de moyens, ne nous trompons nous pas de combat ? Vivre décemment doit être le droit de tous, et ce droit devrait-être inaliénable. Mais devons nous nous battre pour le droit à consommer plus ? « Travailler plus pour gagner plus« , avait promis Nicolas Sarkozy. Mais le postulat de base ne serait-il pas erroné ? En travaillant plus, on peut effectivement gagner plus ; mais aura t-on alors le temps de profiter de ce plus ?

Pour s’en sortir, le meilleur moyen ne serait-il pas de s’assurer que l’on a le temps de profiter de ce que l’on a, avant de souhaiter mille choses de plus ? Dans un monde où la publicité omniprésente nous montre le bonheur comme ne pouvant résulter que d’achats compulsifs, cela pourrait presque faire figure de combat dissident.

Ne descendons pas trop vite du train

Les voyages en train sont souvent l’occasion de réfléchir. Je fais partie de cette espèce rare qui ne fait pas de reproches à la SNCF, va jusqu’à soutenir les cheminots quand ils font grève face aux hordes d’amis en colère, et qui ne râle pas quand son train a du retard. Plus encore, j’aime prendre le train, qui est mille fois préférable à la voiture à mes yeux. On peut lire, réfléchir, dormir, en toute sérénité. Peut-être faut il voir là une séquelle d’un accident de la route que j’ai vécu il y a des années. Mais pourquoi parler du train ainsi ? Car il y a un moment que je trouve particulièrement savoureux : l’approche de l’arrivée. Le train devient alors un magnifique laboratoire d’analyse des comportements de l’être humain surpressé que nous côtoyons désormais.

Car bien souvent, avant même que la gare n’ait été annoncée, une partie des passagers se sont déjà emparés de leurs bagages. L’annonce elle-même survient cinq bonnes minutes avant l’arrivée en gare, et déjà, les gens se lèvent, s’habillent, se massent près des portes. C’est avec un certain plaisir que j’aime à rester enfoncé dans mon fauteuil, lisant encore quelques pages, pour ne me lever qu’une fois le train arrêté, et saisir mes affaires avant de me rendre d’un pas tranquille jusqu’à la sortie. Les autres passagers, déjà dans les starting blocks depuis cinq minutes, n’ont généralement pas le temps de tous sortir avant que je ne sois moi-même prêt à mettre le pied sur le quai. Tout au plus les plus rapides ont ils gagné trente secondes par rapport à moi. Mais pour ces trente secondes, ils ont dû payer cinq minutes de tension, pour être le plus près de la porte, rester debout, afin de sauter sur le quai. Cinq minutes pendant lesquelles j’ai pour ma part pu vaquer à mes occupations. Au final, ne serait-ce pas moi qui ai ainsi gagné quatre minutes trente ?

Bien entendu, les Anciens n’ont pas attendu les TER de province pour comprendre que ne pas se presser ne signifiait pas forcément perdre son temps. Grecs et Romains avaient déjà fait leur le proverbe « Hâte toi lentement ». Il faut dire qu’il s’applique dans bien des domaines ! Se presser inutilement revient souvent à mal faire ; avec des conséquences parfois dramatiques. Combien de personnes se tuent chaque année pour des excès de vitesse qui ne font généralement gagner que quelques minutes ? Combien de journées de travail ont été perdues parce qu’une personne, trop pressée, avait fait une erreur l’obligeant à tout recommencer ? Souvent, un travail fait lentement est le gage d’un travail réussi, et plus qu’un travail hâtif.

La réalité est même parfois spectaculaire. Dans les usines de la Bethlehelm Steel Company, il avait été relevé que l’ouvrier moyen transportait 12,5 tonnes de fonte par jour sur les wagons qu’il devait charger, et était épuisé vers midi. Ceci jusqu’à ce qu’à titre d’expérience, un ouvrier soit suivi par un chronométreur lui indiquant quand se reposer. L’ouvrier ainsi suivi ne transporta plus 12,5 tonnes mais 47 par jour. Le secret était simple : sur chaque heure de travail, l’ouvrier suivi se reposait 34 minutes et travaillait 26. En se reposant plus de la moitié de sa journée, l’ouvrier pouvait ainsi abattre presque quatre fois plus de travail que lorsqu’il était actif en permanence ! Même lorsqu’il ne s’agit pas de transporter de la fonte, d’ailleurs, nombreux sont ceux qui savent que l’on est beaucoup plus productif lorsque l’on travaille… moins.

Aussi, la prochaine fois que l’on vous reprochera de ne pas être assez rapide, de prendre votre temps, souvenez vous que le plus actif n’est pas forcément celui qui en fait le plus ; et que descendre du train en prenant son temps en fait finalement gagner… et réduira votre tension. Pensez-y à l’approche de la prochaine gare !

Facebook a t-il changé nos vies ?

La question est certainement rhétorique : que l’on y soit ou non, Big F. a sans aucun doute transformé notre conception de nos rapports à l’autre. Internet l’a fait de façon générale, mais ce réseau social a sans aucun doute accéléré le processus. Qui, en rencontrant une nouvelle personne, n’a jamais essayé de chercher son nom sur Google, dans l’espoir de trouver une page Facebook assez mal sécurisée pour en savoir plus ? Pour mettre un visage sur un nom, savoir quels sujets intéressent une personne… voire découvrir si elle est libre et donc abordable ? Quel recruteur ne cherche pas le nom de ses candidats sur le moteur de recherche pour se faire un idée de l’employé ? En cela, Facebook fait de nous des voyeurs.

Tous exhibitionnistes ?

Des voyeurs ? Oui, mais des exhibitionnistes, aussi : après tout, si ces informations sont accessibles, c’est qu’elles ont été mises en ligne par leur propre détenteur ! C’est le choix de chacun de dresser un portrait plus ou moins précis de sa personne, qui restera gravé à jamais dans les serveurs de l’ami Zuckerberg. « Oui, mais moi, tu sais, je contrôle ce que j’y mets, je ne mets pas grand chose… » C’est la réponse qui revient bien souvent lorsque l’on parle de cette question avec un Facebookien, tout comme tout télémaniaque vous répondra « Oh, la télé, moi, je la regarde pour les trucs culturels, genre Arte. » De même que vous aurez le plus grand mal à trouver un spectateur de Secret Story qui s’assume, vous ne trouverez jamais un utilisateur de Facebook vous disant « oh, moi, j’en ai rien à foutre de ce qu’on peut savoir de moi, je balance tout sans aucun tri ! ». Nous serions donc, selon nos propres dires, tous responsables. Et comme on trouve toujours moins discret que soi, on se réfugie derrière les exemples plus outranciers que nous pour mieux se rassurer : « moi, au moins, je mets pas de photo de mon enfant sur Facebook » ; « Bon, moi, j’en mets, mais je mets pas de photo de moi déchiré sur Facebook » ; « Des photos de fête ? J’en mets, mais jamais où je suis à poil, il y a une limite » ; et ainsi de suite, chacun ayant l’impression de rester derrière une limite qui est finalement à géométrie variable.

Sans abris alcoolisés  dans les rues du Cap, gravure du XIXe siècle.
« Bon, d’accord, y’a un dessin de nous bourrés sur Internet ! Mais au moins, on est pas nus, contrairement à… » (dessin de Charles Bell)

Et quand bien même, cacher les choses, n’est-ce pas déjà en dévoiler ? Pendant mes quatre années passées sur Facebook, avant mon départ, j’étais « Cousin Machin Addams », ma photo de profil ne montrait que mes longs cheveux rabattus sur mon visage. Mes opinions politiques ? « Dangereux gauchiste » ; mes opinions religieuses ? « Hérétique ». Mes intérêts ? « Aucun ». Mais à travers ces traits d’humour, ne dressais-je pas déjà un portrait ? Celui qui, par exemple, ne révèle pas son visage sur Facebook ne nous en dit-il pas autant que celui qui plaque une photo de lui souriant ? N’ouvre t-il pas la place à de multiples hypothèses ? « S’il ne met pas sa photo, il doit être très laid ! » ; « Mais non, c’est qu’il est juste parano ! » À partir du moment où on s’expose, même avec précautions sur Facebook, on dresse un portrait de nous-même. Et nos contemporains étant ce qu’ils sont, ils complèteront eux-mêmes les blancs. D’où un dilemme : laisser la place aux spéculations, ou révéler les détails de sa vie privée à ses « amis » et à une entreprise à l’éthique douteuse. Une (première) bonne raison de réfléchir : quelles que soient les informations que vous donnez à Facebook, cessez de croire que vous les contrôlez : vous en dites en réalité plus que vous ne le pensez.

Amitié de masse

J’ai pu remarquer lorsque j’ai quitté Facebook que cette question de vie privée, de devenir des données, laissait bien des gens totalement indifférents. Peut-être les mêmes accepteront-ils dans quelques années l’installation de caméras dans leurs toilettes car après tout, ils n’y font rien de mal. Mais soit, acceptons donc cette exhibition. Acceptons donc le fait que, après tout, refiler les données à Facebook et, par ricochet, à tous les services secrets qui voudraient les pomper, n’est pas bien grave car « on n’a rien à se reprocher ». Oublions que la sphère de ce que l’on peut se reprocher peut évoluer avec le temps. Que ce qui est innocent aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain. Oublions même à quel point est désespérant l’argument de la paresse : « Oui, il y a des alternatives, mais j’ai la flemme de changer mes habitudes ». Certes, les conséquences de tout cela seront terribles sur l’Internet de demain, où Google, Facebook et compagnie auront réussi à gagner un monopole, à imposer un système, sur la simple flemme des utilisateurs, d’une façon que même Huxley ou Orwell n’auraient pu imaginer. Mais passons les. Car Facebook fait aussi, dans l’immédiat, un mal terrible à la façon dont nous concevons les relations entre individus.

Le terme « ami » a ainsi été particulièrement galvaudé. Enfant, j’avais appris que l’ami, c’était une sorte de « super-copain » à qui on peut confier plus de choses qu’au pote de base ; avec qui on a plus en commun, plus de complicité aussi. Et donc que des amis, on les comptait souvent sur les doigts d’une main, même quand on avait des masses de copains. Avec Facebook, camarades de classe, collègues, copains de copains, vagues contacts, deviennent tous des « amis ». Personnellement, j’étais un petit joueur : j’en avais une soixantaine. Parmi eux, un bon tiers de gens que je ne connaissais pas le moins du monde, avec qui je n’avais aucun échange, mais que j’avais acceptés car ils me l’avaient demandé et connaissaient plein de gens que je connaissais. Et qu’à l’occasion, j’aimais à cliquer sur « j’aime » lorsqu’ils publiaient une image rigolote. J’ai même eu, pendant plus de deux ans, un « ami » hongrois qui ne parlait que cette langue, dont je ne maîtrise personnellement aucun mot. Le miracle de Facebook étant qu’il m’a bien fallu ce temps pour me rendre compte que nous étions là au niveau zéro de la relation humaine, et que je pouvais le supprimer sans états d’âme.

Et les deux tiers restants ? Pas mal de contacts, de gens connus par X ou Y biais et avec qui il arrivait d’échanger des choses intéressantes, mais que, bien souvent, je pouvais retrouver également sur les forums et sites qui nous avaient permis de nous connaître. Quelques gens avec qui Facebook permettait de maintenir plus facilement le contact, aussi (finalement, c’était pour eux que je restais), et quand même une dizaine de véritables proches, avec qui j’avais des discussions régulières… que j’aurais pu avoir aussi par bien d’autres biais.

Encore faisais-je une sélection : il m’est arrivé de voir des gens à la vie sociale parfois plus vide que le cerveau d’un animateur de TF1 collectionner plusieurs centaines d’amis sans pour autant en avoir réellement. Quel était le sens de tout cela, au final ? C’est une des questions qui ont motivé mon départ. Le contenu des relations avec lesdits amis en a été une autre.

La fête de la fédération
Louis XVI réunissant ses amis Facebook le 14 juillet 1790 (peinture de Charles Thévenin)

Amitié industrielle

Car Facebook, c’est la disparition du rapport individuel pour le rapport standardisé. Avant de m’y inscrire, lorsque j’avais une bonne nouvelle, je prenais plaisir à l’annoncer aux personnes qui m’étaient chères, de façon individualisée, personnalisée. En rattachant ladite nouvelle à des souvenirs communs, des discussions communes. Bref, l’annonce était démultipliée, le plaisir de cette annonce également. Sur Facebook, il me suffisait de le publier. En espérant bien entendu que X, Y, et Z, que je visais particulièrement, le verraient et partageraient ma joie. Et si X, Y et Z ne « j’aimaient » pas, ne commentaient pas ? Serait-ce là le signe d’un désintérêt, ou juste du fait qu’ils sont moins présents sur Facebook que moi ? Et si je les croisais ensuite ? Devrais-je leur annoncer à nouveau la nouvelle, au risque de comprendre par un « oui, j’ai vu sur Facebook » qu’ils n’y portent qu’un intérêt réduit ? Le plaisir d’annoncer la bonne nouvelle n’est plus là ; pire encore, la crainte que ladite nouvelle n’intéresse personne, fasse un bide, peut saisir les moins confiants. Quoi de plus désespérant, lorsque l’on annonce quelque chose qui nous tient à cœur, de ne voir les réactions que de quasi inconnus qui nous balancent des félicitations sans saveur ?

C’est encore pire pour les mauvaises nouvelles. Tout utilisateur de Facebook a connu au moins un de ces poètes maudits qui aiment à lancer à la volée des statuts déprimants pour ensuite répondre aux commentateurs éventuels « non, c’est rien » ; ou mieux encore « Non, le message est destiné à quelqu’un qui le comprendra ». Pourquoi l’avoir posté là, alors ? Pourquoi ne pas avoir choisi de parler directement à la personne ? Pourquoi lancer ainsi cette perche en espérant que la bonne personne la saisira, au risque de toucher d’autres passants ? Sur Facebook, les bonnes nouvelles comme les règlements de compte s’annoncent en public.

Le pire dans tout cela, c’est bien entendu que tout repose sur un algorithme : votre bonne nouvelle pourra très bien se retrouvée noyée dans tant de publications que vos amis ne la verront même pas passer. Cela quand Facebook ne triche pas lui même pour sélectionner ce que vous voyez : une expérience récente et parfaitement assumée par le réseau a prouvé qu’il en avait la capacité. Chaque partage, chaque publication, devient ainsi un test de popularité. La musique que je veux faire découvrir sera t-elle aimée, ou noyée dans tous les liens partagés ? A une époque, on partageait un bon disque avec des amis aimant la même musique, on se réjouissait de partager cette découverte. Il en allait de même avec les films, séries, vidéos. Aujourd’hui, on balance un lien sur Facebook, en espérant qu’il sera vu et partagé. Et, éventuellement, on déprime devant le désintérêt répété (et souvent involontaire) des personnes que l’on voulait toucher.

Message destiné "à une personne qui se reconnaîtra" - métaphore
Message destiné « à une personne qui se reconnaîtra » – métaphore

L’exemple le plus déprimant de tout cela, ce sont finalement les anniversaires. Pendant longtemps, l’anniversaire, c’était un moyen de reprendre contact avec une personne, un jour dans l’année, pour lui dire « je pense à toi et j’en profite pour te parler ». Retenir une date d’anniversaire devenait un moyen de signifier à quelqu’un qu’on lui porte attention, donnait une occasion de lui parler. Aujourd’hui, Facebook vous prémâche le travail, vous annonce les anniversaires, vous permet même d’écrire un message sans aller sur le mur de la personne. A peine avez vous à faire un effort d’imagination pour le message. C’est ainsi que de parfaits inconnus m’ont souhaité mon dernier anniversaire à peine minuit passé, tandis que d’autres proches ne l’ont fait qu’une semaine après… mais par téléphone et avec bien des discussions. Ai-je besoin de vous préciser lequel de ces souhaits j’ai préféré ?

Toujours entouré, dans la solitude ?

Au final, Facebook nous propose t-il vraiment quelque chose ? Si j’y suis resté quatre ans, si, même après avoir supprimé mon compte, ma souris se dirigeait encore par réflexe vers l’endroit de mon navigateur où se trouvait le raccourci vers le site, c’est que j’ai dû, un temps, le penser. Pourtant, plus de deux mois après mon départ, je ne le regrette pas. J’ai pris soin de l’annoncer suffisamment tôt pour que les gens qui souhaitaient garder le contact le fassent. J’ai initié ceux qui tenaient à leurs conversations instantanées du soir à IRC, beaucoup moins voyeur. Résultat, je n’ai perdu personne.

Ce que j’y ai gagné, en revanche ? Du temps libre, un meilleur moral, des conversations téléphoniques jouissives, des échanges de mails passionnants, un retour à des débats plus posés car ils ne sont plus guidés par la nécessité de répondre instantanément. Mes réflexes voyeurs sont de moins en moins prononcés, mes rapports avec mes amis toujours aussi bons, sinon meilleurs. « En quittant Facebook, tu vas t’isoler ! » m’a t-on dit. Mais au final, n’étais-je pas plus seul dans cet antre des relations codifiées et informelles ?

Facebookiens de tous horizons, je ne peux que vous le conseiller, faites comme moi, fuyez. Sachez que la bête vous retiendra. Que l’option de destruction de votre compte est bien cachée (cliquez ici), et que ladite destruction mettra 14 jours à s’effectuer. 14 jours pendant lesquels, si vous succombez à la tentation de la reconnexion, vous devrez tout recommencer. Facebook est addictif, certes. Mais votre paquet de clopes ne vous dit pas, le jour où vous le jetez : « attends, je reste sur ton bureau 14 jours avant de disparaître, au cas où tu revoudrais fumer ». Voila qui résume bien immondicité de la chose.

Les premiers pas de la tique

Il y a déjà quelques temps que la création de ce blog est envisagée. Il semble de plus en plus évident qu’Internet peut offrir le pire comme le meilleur : le but de ce blog sera donc de donner quelques pistes critiques sur le brouhaha médiatique qui nous entoure, et parfois aussi d’aller plus loin en comprenant comment ce brouhaha finit souvent par penser et vivre à notre place.

Des billets d’humeur et, parfois je l’espère, d’humour, sans grand intérêt, en somme. Mais qui te permettront peut-être, ami lecteur, de réfléchir, de rire, ou de t’énerver !