Facebook a t-il changé nos vies ?

La question est certainement rhétorique : que l’on y soit ou non, Big F. a sans aucun doute transformé notre conception de nos rapports à l’autre. Internet l’a fait de façon générale, mais ce réseau social a sans aucun doute accéléré le processus. Qui, en rencontrant une nouvelle personne, n’a jamais essayé de chercher son nom sur Google, dans l’espoir de trouver une page Facebook assez mal sécurisée pour en savoir plus ? Pour mettre un visage sur un nom, savoir quels sujets intéressent une personne… voire découvrir si elle est libre et donc abordable ? Quel recruteur ne cherche pas le nom de ses candidats sur le moteur de recherche pour se faire un idée de l’employé ? En cela, Facebook fait de nous des voyeurs.

Tous exhibitionnistes ?

Des voyeurs ? Oui, mais des exhibitionnistes, aussi : après tout, si ces informations sont accessibles, c’est qu’elles ont été mises en ligne par leur propre détenteur ! C’est le choix de chacun de dresser un portrait plus ou moins précis de sa personne, qui restera gravé à jamais dans les serveurs de l’ami Zuckerberg. « Oui, mais moi, tu sais, je contrôle ce que j’y mets, je ne mets pas grand chose… » C’est la réponse qui revient bien souvent lorsque l’on parle de cette question avec un Facebookien, tout comme tout télémaniaque vous répondra « Oh, la télé, moi, je la regarde pour les trucs culturels, genre Arte. » De même que vous aurez le plus grand mal à trouver un spectateur de Secret Story qui s’assume, vous ne trouverez jamais un utilisateur de Facebook vous disant « oh, moi, j’en ai rien à foutre de ce qu’on peut savoir de moi, je balance tout sans aucun tri ! ». Nous serions donc, selon nos propres dires, tous responsables. Et comme on trouve toujours moins discret que soi, on se réfugie derrière les exemples plus outranciers que nous pour mieux se rassurer : « moi, au moins, je mets pas de photo de mon enfant sur Facebook » ; « Bon, moi, j’en mets, mais je mets pas de photo de moi déchiré sur Facebook » ; « Des photos de fête ? J’en mets, mais jamais où je suis à poil, il y a une limite » ; et ainsi de suite, chacun ayant l’impression de rester derrière une limite qui est finalement à géométrie variable.

Sans abris alcoolisés  dans les rues du Cap, gravure du XIXe siècle.
« Bon, d’accord, y’a un dessin de nous bourrés sur Internet ! Mais au moins, on est pas nus, contrairement à… » (dessin de Charles Bell)

Et quand bien même, cacher les choses, n’est-ce pas déjà en dévoiler ? Pendant mes quatre années passées sur Facebook, avant mon départ, j’étais « Cousin Machin Addams », ma photo de profil ne montrait que mes longs cheveux rabattus sur mon visage. Mes opinions politiques ? « Dangereux gauchiste » ; mes opinions religieuses ? « Hérétique ». Mes intérêts ? « Aucun ». Mais à travers ces traits d’humour, ne dressais-je pas déjà un portrait ? Celui qui, par exemple, ne révèle pas son visage sur Facebook ne nous en dit-il pas autant que celui qui plaque une photo de lui souriant ? N’ouvre t-il pas la place à de multiples hypothèses ? « S’il ne met pas sa photo, il doit être très laid ! » ; « Mais non, c’est qu’il est juste parano ! » À partir du moment où on s’expose, même avec précautions sur Facebook, on dresse un portrait de nous-même. Et nos contemporains étant ce qu’ils sont, ils complèteront eux-mêmes les blancs. D’où un dilemme : laisser la place aux spéculations, ou révéler les détails de sa vie privée à ses « amis » et à une entreprise à l’éthique douteuse. Une (première) bonne raison de réfléchir : quelles que soient les informations que vous donnez à Facebook, cessez de croire que vous les contrôlez : vous en dites en réalité plus que vous ne le pensez.

Amitié de masse

J’ai pu remarquer lorsque j’ai quitté Facebook que cette question de vie privée, de devenir des données, laissait bien des gens totalement indifférents. Peut-être les mêmes accepteront-ils dans quelques années l’installation de caméras dans leurs toilettes car après tout, ils n’y font rien de mal. Mais soit, acceptons donc cette exhibition. Acceptons donc le fait que, après tout, refiler les données à Facebook et, par ricochet, à tous les services secrets qui voudraient les pomper, n’est pas bien grave car « on n’a rien à se reprocher ». Oublions que la sphère de ce que l’on peut se reprocher peut évoluer avec le temps. Que ce qui est innocent aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain. Oublions même à quel point est désespérant l’argument de la paresse : « Oui, il y a des alternatives, mais j’ai la flemme de changer mes habitudes ». Certes, les conséquences de tout cela seront terribles sur l’Internet de demain, où Google, Facebook et compagnie auront réussi à gagner un monopole, à imposer un système, sur la simple flemme des utilisateurs, d’une façon que même Huxley ou Orwell n’auraient pu imaginer. Mais passons les. Car Facebook fait aussi, dans l’immédiat, un mal terrible à la façon dont nous concevons les relations entre individus.

Le terme « ami » a ainsi été particulièrement galvaudé. Enfant, j’avais appris que l’ami, c’était une sorte de « super-copain » à qui on peut confier plus de choses qu’au pote de base ; avec qui on a plus en commun, plus de complicité aussi. Et donc que des amis, on les comptait souvent sur les doigts d’une main, même quand on avait des masses de copains. Avec Facebook, camarades de classe, collègues, copains de copains, vagues contacts, deviennent tous des « amis ». Personnellement, j’étais un petit joueur : j’en avais une soixantaine. Parmi eux, un bon tiers de gens que je ne connaissais pas le moins du monde, avec qui je n’avais aucun échange, mais que j’avais acceptés car ils me l’avaient demandé et connaissaient plein de gens que je connaissais. Et qu’à l’occasion, j’aimais à cliquer sur « j’aime » lorsqu’ils publiaient une image rigolote. J’ai même eu, pendant plus de deux ans, un « ami » hongrois qui ne parlait que cette langue, dont je ne maîtrise personnellement aucun mot. Le miracle de Facebook étant qu’il m’a bien fallu ce temps pour me rendre compte que nous étions là au niveau zéro de la relation humaine, et que je pouvais le supprimer sans états d’âme.

Et les deux tiers restants ? Pas mal de contacts, de gens connus par X ou Y biais et avec qui il arrivait d’échanger des choses intéressantes, mais que, bien souvent, je pouvais retrouver également sur les forums et sites qui nous avaient permis de nous connaître. Quelques gens avec qui Facebook permettait de maintenir plus facilement le contact, aussi (finalement, c’était pour eux que je restais), et quand même une dizaine de véritables proches, avec qui j’avais des discussions régulières… que j’aurais pu avoir aussi par bien d’autres biais.

Encore faisais-je une sélection : il m’est arrivé de voir des gens à la vie sociale parfois plus vide que le cerveau d’un animateur de TF1 collectionner plusieurs centaines d’amis sans pour autant en avoir réellement. Quel était le sens de tout cela, au final ? C’est une des questions qui ont motivé mon départ. Le contenu des relations avec lesdits amis en a été une autre.

La fête de la fédération
Louis XVI réunissant ses amis Facebook le 14 juillet 1790 (peinture de Charles Thévenin)

Amitié industrielle

Car Facebook, c’est la disparition du rapport individuel pour le rapport standardisé. Avant de m’y inscrire, lorsque j’avais une bonne nouvelle, je prenais plaisir à l’annoncer aux personnes qui m’étaient chères, de façon individualisée, personnalisée. En rattachant ladite nouvelle à des souvenirs communs, des discussions communes. Bref, l’annonce était démultipliée, le plaisir de cette annonce également. Sur Facebook, il me suffisait de le publier. En espérant bien entendu que X, Y, et Z, que je visais particulièrement, le verraient et partageraient ma joie. Et si X, Y et Z ne « j’aimaient » pas, ne commentaient pas ? Serait-ce là le signe d’un désintérêt, ou juste du fait qu’ils sont moins présents sur Facebook que moi ? Et si je les croisais ensuite ? Devrais-je leur annoncer à nouveau la nouvelle, au risque de comprendre par un « oui, j’ai vu sur Facebook » qu’ils n’y portent qu’un intérêt réduit ? Le plaisir d’annoncer la bonne nouvelle n’est plus là ; pire encore, la crainte que ladite nouvelle n’intéresse personne, fasse un bide, peut saisir les moins confiants. Quoi de plus désespérant, lorsque l’on annonce quelque chose qui nous tient à cœur, de ne voir les réactions que de quasi inconnus qui nous balancent des félicitations sans saveur ?

C’est encore pire pour les mauvaises nouvelles. Tout utilisateur de Facebook a connu au moins un de ces poètes maudits qui aiment à lancer à la volée des statuts déprimants pour ensuite répondre aux commentateurs éventuels « non, c’est rien » ; ou mieux encore « Non, le message est destiné à quelqu’un qui le comprendra ». Pourquoi l’avoir posté là, alors ? Pourquoi ne pas avoir choisi de parler directement à la personne ? Pourquoi lancer ainsi cette perche en espérant que la bonne personne la saisira, au risque de toucher d’autres passants ? Sur Facebook, les bonnes nouvelles comme les règlements de compte s’annoncent en public.

Le pire dans tout cela, c’est bien entendu que tout repose sur un algorithme : votre bonne nouvelle pourra très bien se retrouvée noyée dans tant de publications que vos amis ne la verront même pas passer. Cela quand Facebook ne triche pas lui même pour sélectionner ce que vous voyez : une expérience récente et parfaitement assumée par le réseau a prouvé qu’il en avait la capacité. Chaque partage, chaque publication, devient ainsi un test de popularité. La musique que je veux faire découvrir sera t-elle aimée, ou noyée dans tous les liens partagés ? A une époque, on partageait un bon disque avec des amis aimant la même musique, on se réjouissait de partager cette découverte. Il en allait de même avec les films, séries, vidéos. Aujourd’hui, on balance un lien sur Facebook, en espérant qu’il sera vu et partagé. Et, éventuellement, on déprime devant le désintérêt répété (et souvent involontaire) des personnes que l’on voulait toucher.

Message destiné "à une personne qui se reconnaîtra" - métaphore
Message destiné « à une personne qui se reconnaîtra » – métaphore

L’exemple le plus déprimant de tout cela, ce sont finalement les anniversaires. Pendant longtemps, l’anniversaire, c’était un moyen de reprendre contact avec une personne, un jour dans l’année, pour lui dire « je pense à toi et j’en profite pour te parler ». Retenir une date d’anniversaire devenait un moyen de signifier à quelqu’un qu’on lui porte attention, donnait une occasion de lui parler. Aujourd’hui, Facebook vous prémâche le travail, vous annonce les anniversaires, vous permet même d’écrire un message sans aller sur le mur de la personne. A peine avez vous à faire un effort d’imagination pour le message. C’est ainsi que de parfaits inconnus m’ont souhaité mon dernier anniversaire à peine minuit passé, tandis que d’autres proches ne l’ont fait qu’une semaine après… mais par téléphone et avec bien des discussions. Ai-je besoin de vous préciser lequel de ces souhaits j’ai préféré ?

Toujours entouré, dans la solitude ?

Au final, Facebook nous propose t-il vraiment quelque chose ? Si j’y suis resté quatre ans, si, même après avoir supprimé mon compte, ma souris se dirigeait encore par réflexe vers l’endroit de mon navigateur où se trouvait le raccourci vers le site, c’est que j’ai dû, un temps, le penser. Pourtant, plus de deux mois après mon départ, je ne le regrette pas. J’ai pris soin de l’annoncer suffisamment tôt pour que les gens qui souhaitaient garder le contact le fassent. J’ai initié ceux qui tenaient à leurs conversations instantanées du soir à IRC, beaucoup moins voyeur. Résultat, je n’ai perdu personne.

Ce que j’y ai gagné, en revanche ? Du temps libre, un meilleur moral, des conversations téléphoniques jouissives, des échanges de mails passionnants, un retour à des débats plus posés car ils ne sont plus guidés par la nécessité de répondre instantanément. Mes réflexes voyeurs sont de moins en moins prononcés, mes rapports avec mes amis toujours aussi bons, sinon meilleurs. « En quittant Facebook, tu vas t’isoler ! » m’a t-on dit. Mais au final, n’étais-je pas plus seul dans cet antre des relations codifiées et informelles ?

Facebookiens de tous horizons, je ne peux que vous le conseiller, faites comme moi, fuyez. Sachez que la bête vous retiendra. Que l’option de destruction de votre compte est bien cachée (cliquez ici), et que ladite destruction mettra 14 jours à s’effectuer. 14 jours pendant lesquels, si vous succombez à la tentation de la reconnexion, vous devrez tout recommencer. Facebook est addictif, certes. Mais votre paquet de clopes ne vous dit pas, le jour où vous le jetez : « attends, je reste sur ton bureau 14 jours avant de disparaître, au cas où tu revoudrais fumer ». Voila qui résume bien immondicité de la chose.

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