Sommes nous tous devenus débiles ?

Au risque de passer pour prétentieux, je pense être un homme intelligent. J’ai appris à lire chez moi et, du haut de mes six ans, je pouvais guider mes parents sur l’Acropole d’Athènes aussi efficacement que les prospectus qu’on avait achetés à l’entrée. Et pourtant, quand je vois ce que l’enfant que j’étais pouvait faire et retenir sans difficultés, quand je vois qu’il pouvait m’arriver de m’enfiler 500 pages en une soirée à dix ans, et que je peine parfois à finir un chapitre en deux jours à 25, je me le demande : ne suis-je pas devenu totalement con ?

Mais en regardant autour de moi, une constatation devient évidente : je ne suis pas le seul ! Plusieurs de mes amis du même âge semblent eux aussi atteints par cette « dégénérescence » : leur capacité à lire, à se concentrer, à aimer réfléchir, semble diminuer au fil du temps ; eux-mêmes le sentent et le disent. Et le problème n’est pas générationnel. J’ai peine a expliquer qu’après avoir réussi de brillantes études, ma mère puisse s’exclamer « je comprends rien » chaque fois que passe un James Bond à la télé. De même, il semble ahurissant que mon père, qui n’a également pas fait que dormir en fac, se trouve devant Civilazation comme une poule devant un couteau, alors que j’en avais saisi sans problème les règles avant même de finir mon CM1. Ne sommes nous donc pas, tout simplement, en train de tous nous débilifier ?

 

Mais d’où pourrait-ce venir ? L’hypothèse de travail numéro 1.

Pour comprendre les causes d’un mal, il faut expérimenter, et c’est en fin cobaye que je me suis moi-même soumis à de terribles expériences. La première remonte désormais à un an et demi : je me suis coupé de la télévision. Comme avec toute drogue, on ne réalise l’ampleur de son addiction qu’une fois le sevrage lancé. Ce n’est qu’une fois astreint à une discipline stricte et sans exception (« le décodeur télé jamais tu n’allumeras ; la télé, comme écran pour la console et les DVD, seulement tu utiliseras ») que j’ai commencé à me poser certaines questions. Pourquoi avais-je ce besoin si intense d’allumer cette chose chaque fois que je regagnais mon foyer ? Pourquoi en arrivais-je parfois à laisser tourner la boucle informationnelle de BFM TV en mode muet tout en jouant sur l’ordi, pour n’avoir finalement qu’une présence visuelle dans un angle mort de mon regard ? Pourquoi me demandais-je systématiquement « bon, je regarde quoi ce soir ? » plutôt que « Bon, est-ce que je regarde quelque chose ce soir ? »

Ces questions ont été autant de remises en cause nécessaires. Elles m’ont permis de comprendre à quel point ces comportements avaient été ancrés en moi, par mimétisme de ce qui se faisait non seulement dans ma famille, mais aussi chez les amis. Personne ne remettait en question le fait d’allumer la télé le soir : c’était comme ça, on allumait, puis on choisissait le moins pire des programmes. Il fallait beaucoup d’efforts pour que l’on se décide à altérer le programme, à regarder plutôt un DVD, voire à se désolidariser de nos écrans pour discuter ou jouer. Cela pouvait atteindre une dimension caricaturale, comme lorsque nous attendions qu’un film passe à la télé pour le regarder, en VF entrecoupée de pubs, alors que le DVD trônait fièrement dans notre vidéothèque depuis des mois. Tous ces comportements semblaient naturels. Innés, presque. À tel point que, déjà en maternelle, la « fille qui n’avait pas la télé » était regardée comme un extra-terrestre qu’on regarde avec un mélange de curiosité et de dégoût. À l’enfant de la zapette que j’étais, cela semblait littéralement contre-nature.

Ce n’est également qu’avec l’arrêt de la télé que j’ai pris du recul sur ce que je regardais. Regarder de la merde en se disant que c’en est est une chose. Mais les messages parviennent parfois, malgré tout, à s’infiltrer en nous. L’acquisition de plus d’esprit critique, la découverte des films de Pierre Carles, d’Acrimed, des Nouveaux chiens de garde, du Monde diplomatique, de Pierre Bourdieu entre autres, m’ont permis de comprendre les nuisances de ce que j’avais ingurgité toutes ces années. Aujourd’hui, confronté à la télévision lors des visites en famille, je ne ressens plus qu’un dégoût profond face à ces bruits, ces pubs, ce contenu vide. Les bonnes choses qu’on y trouve ? Elles sont aujourd’hui accessibles très facilement et bien plus librement qu’à heure fixe.

Très vite, les effets se sont faits ressentir. Ne plus se laisser aspirer par la télé, qui nous happe ensuite jusqu’à pas d’heure, m’a permis de retrouver du temps pour lire, réfléchir, écrire aussi. En 2014, j’ai finalement pu lire 150 livres au bas mot. Dix fois la consommation du lecteur français moyen, mais aussi probablement plus que ce que j’avais dû lire durant les quatre ou cinq années précédentes, durant lesquelles je me voyais déjà comme un grand lecteur. La télévision était donc une partie du problème… et pourtant, malgré cela, des soucis de concentration continuaient à perler. Si mes réflexions étaient plus abouties, si je ne mettais plus deux mois pour lire 200 pages, il me fallait néanmoins reconnaître que tout n’était pas réglé. D’où une seconde hypothèse.

 

Le grand bleu, hypothèse de travail numéro 2.

Jusqu’à l’été dernier, quand je travaillais, quand je lisais, quand je jouais, aussi, dès que mon attention commençait à s’évader, dans ces moments où j’aurais dû me dire « allez, accroche toi pour bien rentrer dans le bain », une chose m’éloignait sans cesse de mon activité… Facebook. Je l’ai détaillé dans un autre article : il est impressionnant de voir à quel point on ne comprend son addiction à une chose que lorsqu’on s’en sépare. C’est ce qui m’est arrivé avec Facebook. C’est une fois acquis un recul que j’ai pris conscience de se désir de plus en plus puissant en moi de voir « ce qu’il y avait de nouveau » sur un site qui n’en apportait en fait que rarement. De voir quel était le dernier propos tenu par des amis qui, pour la plupart étaient des inconnus. Il y avait aussi cette terrible joie à la vue d’une notification de message, suivie généralement d’une déception quand il ne s’agissait en réalité que d’une banalité. Relié à tous par internet, nous n’avons également que rarement été aussi seuls.

Pour des motifs sans intérêt, donc, je me détournais des activités plus ardues dans lesquelles je m’étais plongé. Il était plus « drôle », effectivement, de répondre de façon répétitive la même chose aux mêmes personnes, sortant eux aussi de façon répétitive les mêmes choses, que de poursuivre la lecture de livres, d’articles, qui, eux, appelaient à la réflexion. Plus facile d’enfoncer des portes ouvertes face à des trolls sur Facebook que de réfléchir posément à des questions beaucoup moins évidentes. Pourtant, cette facilité n’apportait au final qu’une frustration, mais elle avait l’avantage d’occuper l’esprit, de le vider, tandis que des entreprises intellectuellement plus complexes, si elles se révélaient bien plus gratifiantes, nécessitaient aussi plus d’efforts.

Facebook éliminé de l’équation, j’ai effectivement retrouvé du temps. En partie cependant, car les pertes de temps n’étaient pas liées au site lui-même, mais à un mode de consommation qui lui est lié. Cette consultation compulsive de divers sites, très régulièrement, trop régulièrement. Si vous regardez Twitter toutes les dix minutes, si vous consultez votre messagerie quinze fois dans la journée sans recevoir un message, si vous vérifiez que le monde existe toujours en allant sur Google Actu toutes les heures, vous savez de quoi je parle. De ce désir de remplir tout trou, tout moment d’inactivité, par une sempiternelle vérification de tout ce que l’on aime suivre. Et si la cause de tout ça avait un lien avec notre débilisation progressive ?

 

Retrouver l’ennui ?

Je me souviens de ces voyages en voiture, de quelques heures qui me paraissaient être beaucoup plus. Où je n’avais aucun contrôle sur ce qu’on écoutait, sur la conversation, pas de téléphone, d’internet ou de baladeur pour me distraire… Tout au plus un livre, qui me donnerait probablement la nausée (mal des transports, nous voici !). Résultat des courses ? Je m’ennuyais. Beaucoup. Et cet ennui était en réalité nécessaire. Nécessaire au fonctionnement du cerveau, qui crée ainsi des solutions, qu’elles soient purement mentales (« l’évasion » par l’imagination) ou qu’elles trouvent une application physique (« je m’ennuie, qu’est-ce que je pourrais trouver à faire avec ce que j’ai sous la main »). Cet ennui permettait d’entraîner le cerveau, de le faire se montrer inventif… Et par là même, de doper sa concentration.

Or, la télévision et Internet ont tué l’ennui. Lorsque l’on regarde Secret Story, ou la boucle d’information de BFM TV, ou le dernier jeu à la mode, nous sommes généralement hypnotisés, par le son et l’image, ou le son seul si nous cumulons avec une autre activité. Dans tous les cas, l’esprit est maintenu en éveil, son attention est constamment dirigée vers le poste… sans pour autant travailler. C’est ainsi que l’on peut littéralement être incapable de résumer ce que l’on vient de regarder pendant quelques heures. Le cerveau était là, en permanence focalisé par ce qu’on lui montrait, mais n’enregistrait rien, n’en tirait rien. Mais, et c’est là le point crucial, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer. Là où deux heures d’ennui auraient poussé un individu normal à réfléchir et à trouver une alternative rapidement, deux heures de télé (lorsqu’il s’agit de regarder la télévision en soi, et non un programme précis et borné) le vident de toute sensation d’ennui, sans pour autant le stimuler. Comme si, pendant ces deux heures, le temps passait en accéléré en attendant la prochaine chose intéressante à faire.

En arrêtant la télévision, en supprimant Facebook de ma vie, en essayant de limiter l’usage de tous mes autres « anti-ennui » artificiels, j’ai appris à recommencer à m’ennuyer, et par là, à recommencer à trouver des solutions à cet ennui. Que ces solutions soient créatrices, intellectuelles, méditatives, culturelles… Toutes sont bien plus judicieuses que l’état végétatif et quasi hypnotique dans lequel il m’arrivait souvent – et m’arrive encore parfois – de me plonger.

« Du pain et des jeux » disaient les politiciens romains : la solution idéale pour calmer une population. Car une population au ventre plein et divertie en permanence ne se rend pas compte des abus dont elle est victime. Ne réfléchit pas aux conditions de son existence. Ne cherche pas à les améliorer… et ne remet donc pas en question l’ordre établi.

 

Être là, maintenant.

Plus encore que la lutte contre l’ennui, il devient primordial de réapprendre à se concentrer sur ce que l’on fait. Le cas de la télévision est en soi intéressant car, de plus en plus, on ne consomme plus la télévision pour elle seule, comme cela se faisait par le passé. On regarde un programme tout en jouant sur l’ordinateur, ne profitant ni de l’un, ni de l’autre. On allume la télévision pour occuper ses repas. La télévision devient ainsi un fond sonore qui accompagne une autre activité, ce qui nous empêche de savourer l’une comme l’autre. La seule parade possible est de retrouver l’habitude de se cantonner à une activité.

Retrouver la capacité à regarder un film en entier sans consulter ses mails. À écouter un disque sans faire autre chose en même temps, juste pour la musique elle-même. Profiter d’un jeu vidéo pour lui-même, sans fond sonore télévisuel. Ou encore lire un chapitre entier d’un livre sans l’interrompre pour regarder ses sms. De telles choses, le monde moderne, toujours plus rapide, nous a appris à ne plus les faire. On vante souvent l’adolescent multitâches. Les nouvelles générations, dont je fais partie, seraient capable de faire plusieurs choses à la fois. De suivre un cours en jouant à Candy Crush, par exemple. Pourtant, ceux qui se penchent sérieusement sur ce genre de cas le voient rapidement : l’ado multitâche n’a pas de cerveau plus efficace. Ce qu’il gagne en quantité de choses accomplies, il le perd en qualité. Par définition, on ne peut pas savourer un film de la même façon lorsqu’on le suit tout en conversant sur internet et lorsqu’on ne regarde que lui.

Notre société nous a, peu a peu, fait croire que réfléchir était difficile. Et nous adhérons à cela, car il est plus facile de végéter devant une émission en rentrant du travail que de se plonger dans un livre, ou de regarder un documentaire qui n’a pas été conçu comme un pur divertissement. Plus facile, mais en réalité moins gratifiant, et pas plus fatiguant. Le cerveau se travaille, comme les muscles, et on ne s’improvise pas coureur de marathon, tout comme on ne peut pas passer en deux jours de Benjamin Castaldi à Schopenhauer.  Apprendre à se reconcentrer sur les activités de loisirs est déjà un bon premier pas.

Car se concentrer, c’est aussi réapprendre à sélectionner ce que l’on fait par envie, et ce que l’on fait par réflexe. Il m’est arrivé de laisser des journées entières BFM TV tourner en rond ; certes. Mais jamais je n’aurais pu tenir plus de cinq minutes devant cette chaîne si j’avais dû la regarder en me concentrant. Se concentrer sur ce que l’on fait, c’est le meilleur moyen de comprendre si on aime réellement le faire.

 

Donc, nous ne sommes pas débiles ?

Non, mais peu à peu, on nous pousse à le devenir. La télévision nuit à la concentration, c’est un fait scientifiquement avéré (voir dernier paragraphe). La culture du zapping, sur Internet également, nous fait oublier comment nous poser, nous accrocher à un sujet. Cela, également, est une nuisance qui, à terme, peut favoriser simplifications, binarité des débats et, tout simplement, la connerie.

Cela nous touche tous, même gens de bonne volonté. La floraison, ces dernières années, d’émissions de grande qualité sur Youtube, comme e-penser, Mes chers contemporains, Le cinéma de Durendal ou encore Doxa, que j’ai le plaisir de coécrire depuis cet été, pour ne citer qu’elles, en témoigne. Un public croissant est demandeur. Pourtant, face à ces vidéos de 20 à 30 minutes, au contenu dense et fouillé, on se rend vite compte de la difficulté que nous avons à garder le fil. Cela ne vient pas de leur contenu même : lire les scripts montre à quel point en réalité le discours est limpide. Mais au format vidéo, l’esprit décroche, car on lui a peu a peu appris à ne plus se concentrer comme il le devrait face à ce média.

Prendre conscience de ce genre de schémas, de ces paresses qui se sont introduites dans notre esprit, c’est apprendre à les surmonter et, à terme, à ne plus laisser tomber quoi que ce soit parce que « c’est trop dur » ; « je ne suis pas capable de comprendre ». Le cerveau est comme un muscle mais, tout comme les humains de Wall-E se sont empâtés à force de ne pas utiliser leurs jambes, nous sommes en train de nous bêtifier à force de ne pas le faire travailler. Il est primordial de recommencer à huiler les rouages… Avant qu’il ne soit trop tard.

 

Pour aller (encore) plus loin

La rédaction de cette article a été rendue possible par de nombreuses lectures. Les livres de critique des médias sont nombreux. Sur le fond, je recommanderais le très court Sur la télévision, du grandissime Pierre Bourdieu, qui explique en une petite centaine de pages pourquoi il est impossible de construire une réflexion posée dans une émission télévisée (le tout est adapté d’une conférence filmée). Mais c’est surtout sur les effets physiques de la télé et en particulier ceux qui touchent le cerveau que je voudrais vous recommander un ouvrage, disponible dans beaucoup de librairies encore aujourd’hui, TV Lobotomie, de Michel Desmurget, neurologue au CNRS. L’ouvrage est à la fois sidérant et passionnant. Plus encore, étayé par de nombreuses sources scientifiques, c’est un ouvrage précis (mais aisé à lire) et fiable… dont on ne parlera pas à la télé. Desmurget a également donné des conférences, dont une passionnante et disponible sur Youtube, mais son livre est beaucoup plus rigoureux dans sa forme.

Plus riante, je recommande la vidéo d’Usul, La télévision, pourquoi pas ?, courte et claire, qui m’a fait découvrir les deux ouvrages cités ci-dessus. Sur la façon dont l’industrie médiatique détruit peu à peu la culture, le très bon article du Monde diplomatique « La machine à abrutir » est disponible en ligne. Cet article, du blogueur Lionel Nicot, est également très intéressant.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s