Pour quelques octets de plus…

Je me souviens de l’arrivée de mon tout premier ordinateur. Je n’avais que six ans, et ma mère avait dû partir pour la journée à « la ville » pour ramener la bête qui allait désormais trôner au milieu du salon. C’est sur conseil d’amis (qui ne devaient pas vraiment s’y connaître plus qu’elle !) qu’elle avait investi dans un Packard Bell qui, du haut de ses 133 MHz et de ses 16 Mo de RAM nous semblait alors être une bête de concours. L’entreprise se spécialisait alors dans les ordinateurs « clé en main », déjà bardés de nombreux jeux (j’ai ainsi pu découvrir Duke Nukem 3D et les joies des tueries d’aliens dans les cinéma pornos, toujours du haut de mes six ans), et pourvus d’un programme exotiques, Packard Bell Navigator, destiné à ceux qui trouveraient Windows 95 trop compliqué. Une toute autre époque ! Autant dire que, déjà, le gigaoctet de notre disque dur était bien plein, avant même d’avoir servi. Car oui, cet ordinateur n’avait qu’un seul gigaoctet de mémoire, déjà occupé pour moitié par les nombreux programmes installés ! Aurait-on eu, à l’époque, de quoi télécharger des films que nous n’aurions même pas eu la place !

 

Quand les grandes étendues deviennent des placards à balais

Et pourtant, ces 400 ou 500 mégaoctets à disposition nous semblaient déjà être une immensité. Après tout, les jeux étaient déjà là, nul besoin d’en racheter ! Et ce n’étaient pas les quelques fichiers texte et feuilles de calcul enregistrés qui allaient remplir l’ordinateur, qui est resté possession familiale durant quatre ans. Certes, entre temps, quelques nouveaux programmes furent acquis, mais rien de suffisant pour surcharger l’animal. Lorsque vinrent mes dix ans, j’héritais de la bête, mes parents la remplaçant par un ordinateur d’une mémoire astronomique de 5 Go dont nous ne saurions jamais que faire ! Moi même, mon unique gigaoctet me semblait immense. Mais déjà, quelques jeux commençaient à se faire plus gourmands, quoique. Ainsi, que penser de Chine qui donnait le choix entre une installation (à l’époque faramineuse) de 80 Mo, ou la version « légère » de seulement 1 Mo ! Le plus épique fut encore l’installation des Sims qui me força à un grand nettoyage dans lequel chaque Mo grapillé était à prendre.

Eh oui, à l'époque, ceci semblait être une bête de concours.
Eh oui, à l’époque, ceci semblait être une bête de concours.

Autant dire que lorsque je pus récupérer un ordinateur à la mémoire deux fois plus vaste (et pourtant déjà bien dépassé à l’époque), ce fut l’eldorado. Je n’étais plus obligé de désinstaller un jeu pour jouer à un autre, et ces grands espaces s’annonçaient bien vastes. Avec une rapide déception lorsque, en réalité, la plupart de mes jeux récents peinèrent à s’y installer. Tant pis, l’ordinateur familial les supporterait.

Vint la fortune. J’étais en quatrième et mes parents décidèrent de m’offrir un ordinateur à la pointe de la technologie. Je découvrais les joies de Windows XP… et des 36 Go de disque dur ! Une véritable bête de concours ! Le souci, c’est que les jeux eux-même devenaient plus exigeants. Envolés, ceux qui pouvaient s’installer en quelques Mo. Il en fallait désormais presque toujours plus d’une centaine. Arrivé au lycée, je dépassais mon premier « jeu à un giga ». D’autres suivraient. Au point qu’en quelques années, le grand travail de gain de place reprenait. Ce qui semblait être en 2003 une immensité n’était plus qu’un cagibi lorsque vint 2007.

Ma situation d’étudiant me permit alors de me faire offrir sans trop de difficulté un ordinateur portable de 160 Go. Chose astronomique, puisqu’il valait alors 160 exemplaires de mon premier disque dur, tassés dans une bien plus petite surface. Mais ma consommation de jeux continuait à augmenter, de même que la taille qu’ils exigeaient. Et s’y ajoutaient les photos, la musique, parfois même des vidéos, choses que jamais on n’aurait imaginé placer sur notre premier ordinateur. Au bout d’un an à peine, j’étais déjà réduit à chercher la place, à vider, à réduire. Tout en pouvant avoir en poche, sur ma clé USB, plus de huit fois mon premier ordinateur !

Aujourd’hui, je dispose de plus de 600 Go. Plus d’une centaine restent encore libres, et malgré cela, mon ordinateur semble déjà craquer sous la charge des données. C’est sans parler du disque dur externe qui me permet de stocker encore plus de données. Un seul jeu peut parfois suffire à pomper plus de 30 Go. Nul doute que la capacité d’accueil de mon prochain bébé me semblera à nouveau immense, impossible à remplir. Nul doute également que je saurai adapter mes besoins à cette capacité pour m’assurer qu’elle soit vite trop faible à mes yeux !

 

De l’ordi à la vraie vie

Toute cette histoire est (presque) passionnante, certes, mais elle est surtout révélatrice d’un phénomène plus large. Il est de plus en plus vrai que l’évolution de la technologie, si elle résout nos besoins, en crée aussi de nouveaux en relevant nos désirs et nos exigences. Nos premiers téléphones portables avaient des écrans minables et un design à pleurer. Pourtant, ils remplissaient leur fonction aussi bien que ceux que nous avons sous la main aujourd’hui. Malgré cela, se vendraient-ils toujours maintenant que nous avons pour exigence d’avoir de quoi photographier, envoyer des mails, faire sonner un réveil, calculer la cuisson des pâtes, et accessoirement, parfois, téléphoner ? Plus concrètement encore, il est facile de voir l’évolution des comportements selon que l’on a, ou non, un lave vaisselle : la corvée à venir peut nous pousser à réutiliser verres et tasses, par exemple, durant une journée plutôt que d’en changer chaque fois que l’on boit ; et il est prouvé que les possesseurs de lave-vaisselle passent au final plus de temps à la vaisselle que ceux qui n’en ont pas ! De même, si nous devions encore laver notre linge à la main, peut-être aurions nous des niveaux d’exigence différents quant à sa propreté.

La mère Denis confirme.
La mère Denis confirme.

Enfin, le théorème du gigaoctet s’applique au moteur de la société : l’argent. Il est évident que notre train de vie s’adapte aux moyens dont nous disposons. Celui qui ne dispose que de 1000€ par mois devra s’adapter pour ne pas dépenser plus ; mais celui qui en a deux fois plus, parce qu’il ne se sera pas autant restreint dans ses achats, n’aura pas forcément fait d’économies à la fin du mois. Il se sera permis plus de choses. En réalité, le seuil de revenu au delà duquel nous sommes « tranquilles » car capables de subvenir à nos besoins n’existe pas, car les besoins s’adaptent selon le revenu, tout comme ils s’adaptent selon notre disque dur.

Sur mon premier ordinateur, mes 1000 Mo étaient un petit pécule à dépenser avec soin. Chaque programme qui y était installé était précieux car toute dépense de place inutile devait être sacrifiée. Aussi, l’installation des Sims devenait elle une victoire après un grand travail d’économie… de place. Je dispose désormais d’une place bien plus immense. Certes, je peux ainsi caser dans mon « budget » d’espace des programmes bien plus ambitieux et qui m’apporteront de la joie, mais je peux surtout y entasser de nombreuses choses sans intérêt, sur le simple principe que j’en ai la place. Alors qu’en 2000, je me délectais de chacun des jeux dont je disposais, l’abondance d’aujourd’hui, qui me permet d’accumuler musique, vidéos et jeux, leur fait perdre également tout caractère inédit.

Il en va de même avec l’argent : un gros budget permet effectivement de plus nombreux plaisirs. Mais ces plaisirs, en devenant faciles d’accès, perdent également tout caractère surprenant pour ne plus devenir que des choses banales. Comme un enfant qui, recevant des Kinders surprise tous les jours, n’aura plus goût ni pour le chocolat ni pour le jouet qu’il cache.

 

Briser le cercle vicieux ?

En demandant toujours plus de pouvoir d’achat, toujours plus de moyens, ne nous trompons nous pas de combat ? Vivre décemment doit être le droit de tous, et ce droit devrait-être inaliénable. Mais devons nous nous battre pour le droit à consommer plus ? « Travailler plus pour gagner plus« , avait promis Nicolas Sarkozy. Mais le postulat de base ne serait-il pas erroné ? En travaillant plus, on peut effectivement gagner plus ; mais aura t-on alors le temps de profiter de ce plus ?

Pour s’en sortir, le meilleur moyen ne serait-il pas de s’assurer que l’on a le temps de profiter de ce que l’on a, avant de souhaiter mille choses de plus ? Dans un monde où la publicité omniprésente nous montre le bonheur comme ne pouvant résulter que d’achats compulsifs, cela pourrait presque faire figure de combat dissident.

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