Playtime, film visionnaire et chef d’œuvre sous-estimé

J’ai grandi avec le réalisateur Jacques Tati. Tati, pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est le réalisateur de six films, entre 1949 et 1974. Un réalisateur qui avait pour habitude de prendre son temps. Une carrière débutée dans les longs-métrages à plus de quarante ans, des films aux sorties espacées : c’est déjà la marque d’un homme qui allait à contre-courant d’une époque où il fallait déjà produire, où la plupart de ses collègues réalisateurs et acteurs enchaînaient les films sans toujours leur accorder une grande importance. Plus qu’un cinéaste, Tati se décrivait parfois comme un peintre, fier de tous ses tableaux car chacun lui aura pris du temps, et de l’âme. La pierre angulaire de son œuvre est Playtime, qui fut à sa sortie son film « maudit ». Mais avant de l’évoquer, il faut certainement revenir sur ses trois longs métrages précédents, pour bien saisir ce qu’est le « style Tati », dont Playtime est l’aboutissement.

Tati, c’est, déjà, un homme sorti du music-hall. Formé à l’école du mime et de l’improvisation, il voit le corps comme une deuxième bouche, capable d’exprimer autant, sinon plus, que certains mots. C’est aussi un observateur averti des rites de ses contemporains et, devant sa caméra, nous voyons la société française se moderniser, passant de la vie rurale des campagnes d’après-guerre à l’urbanisation massive du Paris des années 1960. C’est dans Jour de fête, en 1949, qu’il pose les bases de son art. À Sainte-Sévère, dans l’Indre (accent berrichon obligatoire), la vie du village est filmée au cours de deux jours qui voient l’arriver puis le départ d’un groupe de forains. L’occasion de filmer les manies et travers de la population, de façon presque réaliste (les acteurs sont, pour beaucoup, les véritables habitants du village).

Le génie de Tati consiste à laisser la vie parler d’elle-même, et être comique par elle-même. Seul un élément perturbateur est ajouté, le personnage de François le facteur (joué par Tati lui-même), aussi gaffeur qu’il est fier de son uniforme et de ses supposées responsabilités. Lorsqu’il découvre les techniques américaines de livraison du courrier (toujours plus vite, en moto, avion, parachute !), il se désole de n’avoir qu’un vélo, subit les moqueries du village, et se prend une cuite monumentale. Le lendemain, il se décide à faire aussi bien que les Américains, en alliant « rapidité et efficacité » sans perdre pour autant son authenticité. Cette « tournée à l’américaine » finit piteusement, et le film se conclut sur l’idée que si les Américains peuvent bien vouloir aller toujours plus vite, savoir continuer à prendre le temps de faire les choses n’est finalement pas plus mal. Cette philosophie simple prend bien entendu un ton nouveau, sous l’œil du spectateur des années 2010, désormais habitué à la vitesse à tout prix.

François le facteur tamponne ses lettres à l'arrière d'un camion en circulation
Toujours plus vite ! François tamponne ses lettres depuis son vélo, à l’arrière d’un camion, pour gagner du temps.

 

Réalisé avec les moyens du bord, Jour de fête remporte le succès. Il reste, encore aujourd’hui, particulièrement culte, un extrait étant notamment utilisé dans le film d’animation maintes fois primé Les Triplettes de Belleville. En 1953 sort Les Vacances de Monsieur Hulot. Tati pose là ce qui sera son personnage pour quatre films. Hulot, c’est un individu totalement inadapté dans le monde moderne : lunaire, il a gardé son âme d’enfant et aspire surtout à profiter de la vie. Il se retrouve ici dans un hôtel d’une station balnéaire proche de Saint-Nazaire, entouré de clients plus ou moins austères mais qui ont, presque tous, pour point commun de considérer les vacances comme une affaire sérieuse. Seule une vieille touriste anglaise et une jeune femme, ainsi, bien entendu, que les enfants, se prennent d’affection pour Hulot et sont décidés à profiter comme il se doit de leurs vacances. Illustration parfaite que cette scène où un bal costumé est organisé dans le restaurant de l’hôtel, réorganisé pour l’occasion. Seuls Hulot, son amie et les enfants sont présents, mais ni le personnel ni les autres clients ne sont là pour organiser et prendre part à la fête, un important discours politique étant diffusé à la radio dans la pièce à côté. S’engage alors un parallèle entre les quelques fêtards, tentant de profiter malgré tout de l’événement, et leurs trop sérieux compagnons de vacances, obnubilés par une radio qui ne crache en fait que des lieux communs.

Le film est un véritable succès. Comme dans Jour de fête, il n’y a pas de véritable histoire. Il s’agit plus de voir comment ces personnages interagissent, ce qu’ils font ressortir de nous-mêmes. Sommes-nous plutôt Hulot, ou faisons-nous partie de cette masse de gens obsédés avant tout par les apparences ? Tati pose également un autre pilier de son cinéma, déjà ébauché dans le film précédent : le dialogue n’est en effet pas utilisé pour faire progresser les choses. Il est ici secondaire, c’est un bruit comme un autre, ramené, d’ailleurs, au rang des autres bruits. Dans la plupart des films, le dialogue doit faire avancer l’intrigue, poser une blague, présenter un personnage. Chez Tati, on parle comme dans la vraie vie : souvent pour ne rien dire. Là où bien des films magnifient la parole, Tati, comme Chaplin en son temps, relativise son importance. Le film fera d’ailleurs de nombreux émules, notamment chez Rowan Atkinson qui assume pleinement le lien de parenté entre Mr. Bean et son ancêtre français.

Le bal de l'hôtel est bien vide quand un homme politique s'exprime à la radio !
Le bal de l’hôtel est bien vide quand un homme politique s’exprime à la radio !

Vient alors Mon oncle, plus grand succès du réalisateur, et pourtant, moment où il se renie, en partie. En effet, cette fois-ci, Tati a posé une (très vague) trame, et les dialogues jouent parfois un rôle (certes, encore très relatif). Hulot, de retour à Paris, est en effet confronté à sa sœur et à son beau-frère, les époux Arpel, ainsi qu’à leur fils, Gérard.  Entre eux, le contraste est grand : Hulot vit dans un appartement au sommet d’un immeuble totalement incongru, dans un quartier populaire de Paris, au marché bruyant et à l’ambiance bon enfant. Un îlot de plus en plus hors du monde, face au mode de vie rangé et moderne des Arpel, qui vivent dans leur villa sophistiquée. Là, on arbore des meubles de designer, on fait visiter avec fierté un intérieur qu’on est fier de montrer, et on soigne les apparences (notamment cette fontaine-poisson qui n’est activée que pour les invités). M. Arpel dirige une usine à la finalité assez douteuse, mène une vie rangée où l’on conduit bien dans les lignes, au milieu de bouchons où les voitures roulent au pas, avant de rentrer regarder son émission du soir.

Gérard est ici le trait d’union entre les deux mondes. Totalement indifférent, et même lassé, face à cette vie trop parfaite, il profite des moments passés avec son oncle, des blagues potaches avec les écoliers du coin et de ce mode de vie insouciants. Inquiets de l’influence de Hulot sur leur fils, les Arpel décident de le pousser vers une vie plus classique en lui trouvant travail et compagne, une mission bien entendu vouée à l’échec. Film sur le désir de modernité à outrance, Mon oncle a beaucoup parlé au public de 1958. De nos jours, le film est, plus encore, d’actualité : cette modernité et cette artificialité qui étaient à l’époque brocardées comme les traits d’une partie de la population, se sont peu à peu infiltrées en chacun de nous. Dès que son film fut fini, Tati fut décidé à pousser l’expérience encore plus loin avec Playtime, ambitieux projet tourné entre 1964 et 1967.

Mon oncle fontaine
« Chérie, c’est juste moi, tu peux couper le poisson ! » Dès qu’on sonne, Mme Arpel s’empresse d’activer sa fontaine pour soigner les apparences. Mais quand l’invité est en réalité son mari, il faut vite tout couper, car l’eau coûte cher !

Ambitieux, le projet l’est pour le moins ! Tati est en effet décidé à présenter un Paris modernisé, où les quartiers populaires de Mon oncle ont totalement disparu face aux nouveaux immeubles dans le style de l’aéroport d’Orly, récemment terminé. Un décor grandeur nature d’immeubles modernes est construit, « Tativille », pour mieux noyer les personnages dans ce gigantisme impersonnel. Playtime est un film ambitieux. Ambitieux dans les moyens, car Tati voit grand : décors immenses pour amplifier le propos, grand nombre de figurants et de voitures… Mais aussi dans certaines techniques utilisées : le film est l’un des rares films français tournés en 70 mm, pour renforcer cette impression d’immensité. Enfin, Tati est ambitieux dans la construction même de son film : contrairement à Mon oncle, il n’y aura pas de trame, ici. Ni, d’ailleurs, de réel personnage principal. Monsieur Hulot reste un fil conducteur, mais très secondaire, de même que les touristes américaines que la caméra suit par intermittences. Ils ne sont qu’un prétexte à des tableaux plus larges et, parfois, le film vire au jeu de « Où est Charlie ? » tant le spectateur, habitué aux films avec personnage principal, est poussé à se demander ce qu’il est devenu. Quant aux dialogues, ils sont ramenés au volume des autres bruits, et mêlés à un brouhaha constant ; les nombreuses phrases en langue étrangères ne sont d’ailleurs pas traduites, pour renforcer cette impression que la parole n’est qu’un bruit comme un autre.

On peut néanmoins tenter de résumer le film en plusieurs grands moments. La scène d’exposition se déroule dans un hall d’aéroport (suffisamment impersonnel pour qu’on puisse se demander, un temps, s’il ne s’agit pas en réalité d’un hôpital). Des personnages y circulent, chacun avec son attitude, ses petits travers. Dès le départ, la philosophie de Tati concernant ce film est posée : Playtime est une fenêtre ouverte par laquelle le spectateur est appelé à regarder, à voir ce qu’il a envie de voir. À participer aussi au film, en le commentant, en s’y retrouvant. En cela, regarder Playtime n’est pas un exercice anodin : ce n’est pas un film que l’on voit, mais un film que l’on doit observer, à la recherche de ces multiples détails qui nous rappelleront un proche, une connaissance, pourquoi pas aussi nous-mêmes.

Le début de Playtime se déroule dans un hall d'aéroport, filmé en plan fixe pendant plusieurs minutes. Le regard du spectateur est alors libre de se diriger vers les éléments qu'il désire, sans être guidé par le réalisateur.
Le début de Playtime se déroule dans un hall d’aéroport, filmé en plan fixe pendant plusieurs minutes. Le regard du spectateur est alors libre de se diriger vers les éléments qu’il désire, sans être guidé par le réalisateur.

Finalement arrive un homme politique que les journalistes tentent de photographier et harcèlent lorsqu’il leur déclare n’avoir « rien à déclarer » : en 1967, déjà, la presse semblait se battre pour avoir des scoops totalement vides de sens. Gageons qu’aujourd’hui, Tati aurait eu un regard corrosif sur les chaînes d’information en continu (le dernier film sur lequel il travaillait avant sa mort, Confusion, devait d’ailleurs brocarder le monde de la télévision). Vient enfin un groupe de touristes américaines décidées à découvrir Paris au cours d’un voyage organisé ; la caméra s’attarde sur l’une d’elle, plus jeune, qui semble désirer découvrir le Paris authentique, ses monuments, Montmartre et les petits commerces. Mais le groupe est en réalité entraîné dans une exposition de produits ménagers supposés innovants, et la jeune touriste doit presque batailler pour photographier, dans un cadre serré, une vieille marchande de fleurs à un carrefour, dernier élément d’authenticité dans cette ville déshumanisée.

Dans le même temps, le film s’arrête au bout d’une quinzaine de minutes sur Monsieur Hulot, fraîchement descendu de son autobus pour un rendez-vous important avec un certain M. Giffard, dans un immeuble de bureaux totalement impersonnel. À aucun moment, nous ne serons informés du but de l’entretien, ni même du secteur dans lequel travaille l’entreprise. C’est simplement un immeuble comme les autres, avec des employés de bureau travaillant sans trop savoir à quoi, dans un ancêtre de l’open-space. Au milieu de tout ça, Hulot garde son regard décalé, s’étonnant avec humour des sièges de designer et ne tenant pas une minute en place, incapable d’accomplir le rôle d’automate que la société attend de lui.

Dans l'attente de son entretien, Hulot rencontre un gardien d'immeuble à l'ancienne, totalement impuissant face à la surenchère de modernité mais qui détourne à sa manière le système. En profitant ici de la taille des couloirs pour finir sa cigarette avant l'arrivée lente, très lente, de son patron.
Dans l’attente de son entretien, Hulot rencontre un gardien d’immeuble à l’ancienne, totalement impuissant face à la surenchère de modernité mais qui détourne à sa manière le système. En profitant ici de la taille des couloirs pour finir sa cigarette avant l’arrivée lente, très lente, de son patron.

 

Par un coup du hasard, Hulot se retrouve finalement (sans avoir pu s’entretenir avec Giffard) dans un immeuble voisin, où se tient la fameuse exposition où ont été conviées les touristes. Confondu avec un vendeur, puis pris pour un espion industriel, il est malmené dans cet espace où les apparences sont trompeuses, et où on se félicite d’inventions sophistiquées telles que le balai équipé de phares pour éclairer sous les meubles, ou encore la porte silencieuse qui se claque sans un bruit. L’attention du spectateur (et de Hulot) est également portée sur le fauteuil de designer déjà aperçu dans les bureaux, et que l’on retrouvera un peu partout. Standardisation de la mode, symbolique de ces objets devenus passe-partout. À l’ère où Ikea équipe la plupart de nos foyers, et où même les anticonformistes suivent également des modes, cette standardisation ne fait que se renforcer encore.

La standardisation des foyers est d’ailleurs ensuite évoquée dans la scène que Tati nommait « séquence des appartements vitrine ». Hulot, descendu trop tôt de son bus dans la cohue des sorties de travail, croise par hasard un copain de l’armée qui l’invite à visiter son « home ». Tandis que le personnage est invité à entrer, la caméra, et donc le spectateur, reste dans la rue. S’il perd tout le son de la rencontre, il en garde néanmoins l’image, car l’appartement est pourvu de grandes fenêtres permettant d’en découvrir l’intérieur. Plus encore, la caméra s’éloigne pour nous montrer également l’appartement voisin, construit symétriquement, et dans lequel, par hasard, rentre chez lui le fameux Giffard. Le mobilier des différents foyers aperçus dans la séquence est similaire, de même que les attitudes : tous convergent en effet vers la télévision. Le copain d’Hulot, comme Mme Arpel en son temps, est en pleine représentation, montre à son ami les derniers gadgets qui font sa fierté (notamment les fameux fauteuils déjà présentés à Hulot), et se prépare à lui diffuser des photos de vacances. Une chute impromptue permet finalement au personnage de s’échapper de l’appartement… mais pas de l’immeuble, le mécanisme d’ouverture de la porte d’entrée restant incompréhensible pour lui.

Hulot (dans l'appartement de gauche) et Giffard (à droite), ont passé la journée à se chercher. Ils semblent ici se faire face... Mais regardent en fait leurs télévisions respectives dans des logements et attitudes de plus en plus standardisées.
Hulot (dans l’appartement de gauche) et Giffard (à droite), ont passé la journée à se chercher. Ils semblent ici se faire face… Mais regardent en fait leurs télévisions respectives dans des logements et attitudes de plus en plus standardisées.

Vient alors la séquence majeure du film, qui en occupe presque la moitié : la soirée du Royal Garden. Ce restaurant de luxe est sur le point de vivre sa soirée inaugurale, mais, comme il se doit, les travaux ne sont pas terminés. Les ouvriers s’affairent dans la salle principale, l’architecte déambule avec ses plans pendant que le personnel se prépare. Les premiers clients arrivent et, dans la précipitation, tout ce qui pourrait laisser croire à l’inachèvement du lieu est repoussé, y compris les ouvriers, priés de se cacher dans les cuisines pour toute la nuit. Dans le monde moderne, les secrets de fabrication des biens comme des lieux doivent rester invisibles, leurs auteurs également. Bien entendu, des soucis surviennent : carrelage mal posé qui se détache, éclairage défectueux. Tati revient, plus que dans le début du film, au burlesque qui a fait le succès de ses premiers longs-métrage, permettant au spectateur de respirer après une première partie plus réfléchie et austère. Là où le gris dominait, les couleurs sont d’ailleurs au rendez-vous.

Comme le caractère artificiel du lieu ne doit pas transparaître, les problèmes sont résolus par les serveurs eux-mêmes car, comme le dit un maître d’hôtel, « hors de question que les clients voient un ouvrier habillé comme ça ! » Petit à petit, le restaurant se remplit, le rythme s’accélère. Un Noir est refoulé à l’entrée (« non monsieur, ce n’est pas pour vous »), avant d’être finalement accepté : c’est un des musiciens. La bonne société est en effet bien plus tolérante envers la différence lorsqu’elle est à son service. Les couacs s’accumulent tandis que l’ambiance se réchauffe. Alors que le vernis du lieu s’effrite, le petit personnel se détend, retrouve cette âme presque « hulotienne » et devient facétieux. Hulot, justement, tout comme les touristes américaines, échoue par hasard dans ce lieu où les événements tournent finalement à la fête improvisée, « à l’ancienne ».

Lieu des apparences par excellence, le Royal Garden devient un lieu de fête alors que le décor tombe progressivement en lambeaux. Alors que le caractère artificiel s'effrite, les gens retrouvent leur naturel.
Lieu des apparences par excellence, le Royal Garden devient un lieu de fête alors que le décor tombe progressivement en lambeaux. Alors que le caractère artificiel s’effrite, les gens retrouvent leur naturel.

Après une soirée débridée, les fêtards retournent peu à peu à leurs activités classiques : les touristes doivent regagner leur avion et Hulot, entré en urgence dans un supermarché pour faire un cadeau à l’une d’elles, est à nouveau entravé par le monde moderne quand un employé refuse de le laisser sortir par un chemin libre au prétexte que « la sortie, c’est par là », indiquant une file d’attente qui grossit à vue d’oeil. Le film se conclut sur une de ces chorégraphies automobiles que Tati affectionne tant et qui débouche sur un écho à Jour de fête : comme au Royal Garden, des grains de sable viennent entraver des rouages trop bien huilés, donnant un peu de magie à la routine, et transformant un embouteillage sur un rond point en carrousel. Après nous avoir présenté un monde de plus en plus déshumanisé, aux personnages noyés dans la masses, aux comportements de plus en plus artificiels, Tati nous quitte ainsi sur une note d’espoir, en nous rappelant qu’il ne tient qu’à nous d’essayer de réenchanter un peu tout ça.

Conclusion colorée à un film gris, un embouteillage devient festif sous la caméra de Tati.
Conclusion colorée à un film gris, un embouteillage devient festif sous la caméra de Tati.

À sa sortie, Playtime fut incompris. Si une partie de la critique reconnut son caractère révolutionnaire, il fallut cependant longtemps pour que le film soit compris à sa juste valeur. Tati fit d’ailleurs faillite suite à ce projet, mais ne le regretta jamais pour autant : il avait réalisé le film tel qu’il voulait qu’il soit, et le fait d’y perdre jusqu’à sa maison n’était pour lui qu’un prix à payer pour donner à son œuvre le caractère voulu. En 2015 plus encore qu’en 1967, Playtime est un film à voir, qui fait d’ailleurs désormais consensus sur ce point. Beaucoup des traits que Tati caricaturait à l’époque sont aujourd’hui bien plus ancrés, et voir ce film est nécessaire, pas tant pour se moquer des autres que pour se moquer de nous-mêmes, ce qui est après tout le meilleur moyen de changer. Car aujourd’hui, même si les apparences tentent de le cacher, nous vivons tous à Tativille, et les M. Hulot sont (trop) rares.

Après Playtime, Tati dut faire des concessions pour tourner à nouveau. Cela passa notamment par le fait de devoir reprendre, une dernière fois, le costume de M. Hulot pour Trafic en 1971. C’est cette fois-ci le monde de l’automobile omniprésente qui est brocardé ; là aussi, un thème particulièrement contemporain. Une trame est, cette fois-ci, mise en place un petit peu malgré le réalisateur : Hulot, représentant d’une marque de voiture, doit conduire un prototype de camping-car à un salon. Le tout est l’occasion d’un road-movie réfléchissant sur le rôle de la voiture dans nos sociétés, certes moins marquant que les films précédents, malgré plusieurs morceaux de bravoure.

Dans Trafic, Hulot est confronté à un nouveau prédateur naturel de l'homme : la voiture.
Dans Trafic, Hulot est confronté à un nouveau prédateur naturel de l’homme : la voiture.

 

Tati aura finalement l’occasion de faire ses adieux à la caméra dans Parade, spectacle de music-hall/cirque filmé, émouvant hommage au milieu qu’il a vu naître. En concluant le film sur les images d’enfants explorant la scène désertée par les artistes et s’appropriant leurs accessoires, il nous invite également à prendre la relève, et à continuer à avoir ce regard décalé sur le monde. L’œuvre de Tati est à redécouvrir d’urgence, car Playtime fait partie de ces films qu’il faut avoir vus une fois dans sa vie. Ce n’est cependant pas un film qui se regarde à la légère, car il demande un réel travail au spectateur pour se défaire de ses attentes habituelles face à un long métrage. Regarder Playtime, c’est aussi réapprendre à être spectateur. Car pour Tati, Playtime est son film, mais aussi celui du spectateur : « Les plans sont ainsi conçus que si vous voyez chaque image deux ou trois fois, ce ne sera plus mon film. Cela commencera à devenir le vôtre. » ; « C’est une fenêtre ouverte, et par cette fenêtre, les spectateurs vont regarder ce qui se passe. J’espère qu’ils reconnaîtront des gens qu’ils connaissent : un voisin, un commerçant, un collègue. » ; « Si, après avoir vu Playtime, un jeune couple rentrant le soir dans son appartement avait un petit sourire sur tout ce qui l’entoure, j’aurai réussi ce que je voulais faire. »

Cette expérience est particulièrement enthousiasmante, et Playtime est un film à voir plusieurs fois, sous des angles différents, avec des personnes différentes, pour bien en saisir tous les aspects. Pour s’y préparer, je ne peux que conseiller de visionner les films de Tati par ordre chronologique, ses trois premiers étant plus accessibles et se prêtant plus à une plongée en douceur dans l’univers de ce génie, méconnu en France, et pourtant l’un des cinéastes français les plus reconnus à l’étranger.

 

L’oeuvre de Tati a récemment fait l’objet d’un coffret de DVD et de Blu-ray (ce dernier étant plus complet), proposant les six longs-métrages ainsi que plusieurs documentaires et court-métrages. Une biographie de Tati, Jacques Tati, par Jean-Philippe Guerand chez Folio, est un bon moyen, également, de saisir l’ampleur du personnage.

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