Sommes nous tous devenus débiles ?

Au risque de passer pour prétentieux, je pense être un homme intelligent. J’ai appris à lire chez moi et, du haut de mes six ans, je pouvais guider mes parents sur l’Acropole d’Athènes aussi efficacement que les prospectus qu’on avait achetés à l’entrée. Et pourtant, quand je vois ce que l’enfant que j’étais pouvait faire et retenir sans difficultés, quand je vois qu’il pouvait m’arriver de m’enfiler 500 pages en une soirée à dix ans, et que je peine parfois à finir un chapitre en deux jours à 25, je me le demande : ne suis-je pas devenu totalement con ?

Mais en regardant autour de moi, une constatation devient évidente : je ne suis pas le seul ! Plusieurs de mes amis du même âge semblent eux aussi atteints par cette « dégénérescence » : leur capacité à lire, à se concentrer, à aimer réfléchir, semble diminuer au fil du temps ; eux-mêmes le sentent et le disent. Et le problème n’est pas générationnel. J’ai peine a expliquer qu’après avoir réussi de brillantes études, ma mère puisse s’exclamer « je comprends rien » chaque fois que passe un James Bond à la télé. De même, il semble ahurissant que mon père, qui n’a également pas fait que dormir en fac, se trouve devant Civilazation comme une poule devant un couteau, alors que j’en avais saisi sans problème les règles avant même de finir mon CM1. Ne sommes nous donc pas, tout simplement, en train de tous nous débilifier ?

 

Mais d’où pourrait-ce venir ? L’hypothèse de travail numéro 1.

Pour comprendre les causes d’un mal, il faut expérimenter, et c’est en fin cobaye que je me suis moi-même soumis à de terribles expériences. La première remonte désormais à un an et demi : je me suis coupé de la télévision. Comme avec toute drogue, on ne réalise l’ampleur de son addiction qu’une fois le sevrage lancé. Ce n’est qu’une fois astreint à une discipline stricte et sans exception (« le décodeur télé jamais tu n’allumeras ; la télé, comme écran pour la console et les DVD, seulement tu utiliseras ») que j’ai commencé à me poser certaines questions. Pourquoi avais-je ce besoin si intense d’allumer cette chose chaque fois que je regagnais mon foyer ? Pourquoi en arrivais-je parfois à laisser tourner la boucle informationnelle de BFM TV en mode muet tout en jouant sur l’ordi, pour n’avoir finalement qu’une présence visuelle dans un angle mort de mon regard ? Pourquoi me demandais-je systématiquement « bon, je regarde quoi ce soir ? » plutôt que « Bon, est-ce que je regarde quelque chose ce soir ? »

Ces questions ont été autant de remises en cause nécessaires. Elles m’ont permis de comprendre à quel point ces comportements avaient été ancrés en moi, par mimétisme de ce qui se faisait non seulement dans ma famille, mais aussi chez les amis. Personne ne remettait en question le fait d’allumer la télé le soir : c’était comme ça, on allumait, puis on choisissait le moins pire des programmes. Il fallait beaucoup d’efforts pour que l’on se décide à altérer le programme, à regarder plutôt un DVD, voire à se désolidariser de nos écrans pour discuter ou jouer. Cela pouvait atteindre une dimension caricaturale, comme lorsque nous attendions qu’un film passe à la télé pour le regarder, en VF entrecoupée de pubs, alors que le DVD trônait fièrement dans notre vidéothèque depuis des mois. Tous ces comportements semblaient naturels. Innés, presque. À tel point que, déjà en maternelle, la « fille qui n’avait pas la télé » était regardée comme un extra-terrestre qu’on regarde avec un mélange de curiosité et de dégoût. À l’enfant de la zapette que j’étais, cela semblait littéralement contre-nature.

Ce n’est également qu’avec l’arrêt de la télé que j’ai pris du recul sur ce que je regardais. Regarder de la merde en se disant que c’en est est une chose. Mais les messages parviennent parfois, malgré tout, à s’infiltrer en nous. L’acquisition de plus d’esprit critique, la découverte des films de Pierre Carles, d’Acrimed, des Nouveaux chiens de garde, du Monde diplomatique, de Pierre Bourdieu entre autres, m’ont permis de comprendre les nuisances de ce que j’avais ingurgité toutes ces années. Aujourd’hui, confronté à la télévision lors des visites en famille, je ne ressens plus qu’un dégoût profond face à ces bruits, ces pubs, ce contenu vide. Les bonnes choses qu’on y trouve ? Elles sont aujourd’hui accessibles très facilement et bien plus librement qu’à heure fixe.

Très vite, les effets se sont faits ressentir. Ne plus se laisser aspirer par la télé, qui nous happe ensuite jusqu’à pas d’heure, m’a permis de retrouver du temps pour lire, réfléchir, écrire aussi. En 2014, j’ai finalement pu lire 150 livres au bas mot. Dix fois la consommation du lecteur français moyen, mais aussi probablement plus que ce que j’avais dû lire durant les quatre ou cinq années précédentes, durant lesquelles je me voyais déjà comme un grand lecteur. La télévision était donc une partie du problème… et pourtant, malgré cela, des soucis de concentration continuaient à perler. Si mes réflexions étaient plus abouties, si je ne mettais plus deux mois pour lire 200 pages, il me fallait néanmoins reconnaître que tout n’était pas réglé. D’où une seconde hypothèse.

 

Le grand bleu, hypothèse de travail numéro 2.

Jusqu’à l’été dernier, quand je travaillais, quand je lisais, quand je jouais, aussi, dès que mon attention commençait à s’évader, dans ces moments où j’aurais dû me dire « allez, accroche toi pour bien rentrer dans le bain », une chose m’éloignait sans cesse de mon activité… Facebook. Je l’ai détaillé dans un autre article : il est impressionnant de voir à quel point on ne comprend son addiction à une chose que lorsqu’on s’en sépare. C’est ce qui m’est arrivé avec Facebook. C’est une fois acquis un recul que j’ai pris conscience de se désir de plus en plus puissant en moi de voir « ce qu’il y avait de nouveau » sur un site qui n’en apportait en fait que rarement. De voir quel était le dernier propos tenu par des amis qui, pour la plupart étaient des inconnus. Il y avait aussi cette terrible joie à la vue d’une notification de message, suivie généralement d’une déception quand il ne s’agissait en réalité que d’une banalité. Relié à tous par internet, nous n’avons également que rarement été aussi seuls.

Pour des motifs sans intérêt, donc, je me détournais des activités plus ardues dans lesquelles je m’étais plongé. Il était plus « drôle », effectivement, de répondre de façon répétitive la même chose aux mêmes personnes, sortant eux aussi de façon répétitive les mêmes choses, que de poursuivre la lecture de livres, d’articles, qui, eux, appelaient à la réflexion. Plus facile d’enfoncer des portes ouvertes face à des trolls sur Facebook que de réfléchir posément à des questions beaucoup moins évidentes. Pourtant, cette facilité n’apportait au final qu’une frustration, mais elle avait l’avantage d’occuper l’esprit, de le vider, tandis que des entreprises intellectuellement plus complexes, si elles se révélaient bien plus gratifiantes, nécessitaient aussi plus d’efforts.

Facebook éliminé de l’équation, j’ai effectivement retrouvé du temps. En partie cependant, car les pertes de temps n’étaient pas liées au site lui-même, mais à un mode de consommation qui lui est lié. Cette consultation compulsive de divers sites, très régulièrement, trop régulièrement. Si vous regardez Twitter toutes les dix minutes, si vous consultez votre messagerie quinze fois dans la journée sans recevoir un message, si vous vérifiez que le monde existe toujours en allant sur Google Actu toutes les heures, vous savez de quoi je parle. De ce désir de remplir tout trou, tout moment d’inactivité, par une sempiternelle vérification de tout ce que l’on aime suivre. Et si la cause de tout ça avait un lien avec notre débilisation progressive ?

 

Retrouver l’ennui ?

Je me souviens de ces voyages en voiture, de quelques heures qui me paraissaient être beaucoup plus. Où je n’avais aucun contrôle sur ce qu’on écoutait, sur la conversation, pas de téléphone, d’internet ou de baladeur pour me distraire… Tout au plus un livre, qui me donnerait probablement la nausée (mal des transports, nous voici !). Résultat des courses ? Je m’ennuyais. Beaucoup. Et cet ennui était en réalité nécessaire. Nécessaire au fonctionnement du cerveau, qui crée ainsi des solutions, qu’elles soient purement mentales (« l’évasion » par l’imagination) ou qu’elles trouvent une application physique (« je m’ennuie, qu’est-ce que je pourrais trouver à faire avec ce que j’ai sous la main »). Cet ennui permettait d’entraîner le cerveau, de le faire se montrer inventif… Et par là même, de doper sa concentration.

Or, la télévision et Internet ont tué l’ennui. Lorsque l’on regarde Secret Story, ou la boucle d’information de BFM TV, ou le dernier jeu à la mode, nous sommes généralement hypnotisés, par le son et l’image, ou le son seul si nous cumulons avec une autre activité. Dans tous les cas, l’esprit est maintenu en éveil, son attention est constamment dirigée vers le poste… sans pour autant travailler. C’est ainsi que l’on peut littéralement être incapable de résumer ce que l’on vient de regarder pendant quelques heures. Le cerveau était là, en permanence focalisé par ce qu’on lui montrait, mais n’enregistrait rien, n’en tirait rien. Mais, et c’est là le point crucial, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer. Là où deux heures d’ennui auraient poussé un individu normal à réfléchir et à trouver une alternative rapidement, deux heures de télé (lorsqu’il s’agit de regarder la télévision en soi, et non un programme précis et borné) le vident de toute sensation d’ennui, sans pour autant le stimuler. Comme si, pendant ces deux heures, le temps passait en accéléré en attendant la prochaine chose intéressante à faire.

En arrêtant la télévision, en supprimant Facebook de ma vie, en essayant de limiter l’usage de tous mes autres « anti-ennui » artificiels, j’ai appris à recommencer à m’ennuyer, et par là, à recommencer à trouver des solutions à cet ennui. Que ces solutions soient créatrices, intellectuelles, méditatives, culturelles… Toutes sont bien plus judicieuses que l’état végétatif et quasi hypnotique dans lequel il m’arrivait souvent – et m’arrive encore parfois – de me plonger.

« Du pain et des jeux » disaient les politiciens romains : la solution idéale pour calmer une population. Car une population au ventre plein et divertie en permanence ne se rend pas compte des abus dont elle est victime. Ne réfléchit pas aux conditions de son existence. Ne cherche pas à les améliorer… et ne remet donc pas en question l’ordre établi.

 

Être là, maintenant.

Plus encore que la lutte contre l’ennui, il devient primordial de réapprendre à se concentrer sur ce que l’on fait. Le cas de la télévision est en soi intéressant car, de plus en plus, on ne consomme plus la télévision pour elle seule, comme cela se faisait par le passé. On regarde un programme tout en jouant sur l’ordinateur, ne profitant ni de l’un, ni de l’autre. On allume la télévision pour occuper ses repas. La télévision devient ainsi un fond sonore qui accompagne une autre activité, ce qui nous empêche de savourer l’une comme l’autre. La seule parade possible est de retrouver l’habitude de se cantonner à une activité.

Retrouver la capacité à regarder un film en entier sans consulter ses mails. À écouter un disque sans faire autre chose en même temps, juste pour la musique elle-même. Profiter d’un jeu vidéo pour lui-même, sans fond sonore télévisuel. Ou encore lire un chapitre entier d’un livre sans l’interrompre pour regarder ses sms. De telles choses, le monde moderne, toujours plus rapide, nous a appris à ne plus les faire. On vante souvent l’adolescent multitâches. Les nouvelles générations, dont je fais partie, seraient capable de faire plusieurs choses à la fois. De suivre un cours en jouant à Candy Crush, par exemple. Pourtant, ceux qui se penchent sérieusement sur ce genre de cas le voient rapidement : l’ado multitâche n’a pas de cerveau plus efficace. Ce qu’il gagne en quantité de choses accomplies, il le perd en qualité. Par définition, on ne peut pas savourer un film de la même façon lorsqu’on le suit tout en conversant sur internet et lorsqu’on ne regarde que lui.

Notre société nous a, peu a peu, fait croire que réfléchir était difficile. Et nous adhérons à cela, car il est plus facile de végéter devant une émission en rentrant du travail que de se plonger dans un livre, ou de regarder un documentaire qui n’a pas été conçu comme un pur divertissement. Plus facile, mais en réalité moins gratifiant, et pas plus fatiguant. Le cerveau se travaille, comme les muscles, et on ne s’improvise pas coureur de marathon, tout comme on ne peut pas passer en deux jours de Benjamin Castaldi à Schopenhauer.  Apprendre à se reconcentrer sur les activités de loisirs est déjà un bon premier pas.

Car se concentrer, c’est aussi réapprendre à sélectionner ce que l’on fait par envie, et ce que l’on fait par réflexe. Il m’est arrivé de laisser des journées entières BFM TV tourner en rond ; certes. Mais jamais je n’aurais pu tenir plus de cinq minutes devant cette chaîne si j’avais dû la regarder en me concentrant. Se concentrer sur ce que l’on fait, c’est le meilleur moyen de comprendre si on aime réellement le faire.

 

Donc, nous ne sommes pas débiles ?

Non, mais peu à peu, on nous pousse à le devenir. La télévision nuit à la concentration, c’est un fait scientifiquement avéré (voir dernier paragraphe). La culture du zapping, sur Internet également, nous fait oublier comment nous poser, nous accrocher à un sujet. Cela, également, est une nuisance qui, à terme, peut favoriser simplifications, binarité des débats et, tout simplement, la connerie.

Cela nous touche tous, même gens de bonne volonté. La floraison, ces dernières années, d’émissions de grande qualité sur Youtube, comme e-penser, Mes chers contemporains, Le cinéma de Durendal ou encore Doxa, que j’ai le plaisir de coécrire depuis cet été, pour ne citer qu’elles, en témoigne. Un public croissant est demandeur. Pourtant, face à ces vidéos de 20 à 30 minutes, au contenu dense et fouillé, on se rend vite compte de la difficulté que nous avons à garder le fil. Cela ne vient pas de leur contenu même : lire les scripts montre à quel point en réalité le discours est limpide. Mais au format vidéo, l’esprit décroche, car on lui a peu a peu appris à ne plus se concentrer comme il le devrait face à ce média.

Prendre conscience de ce genre de schémas, de ces paresses qui se sont introduites dans notre esprit, c’est apprendre à les surmonter et, à terme, à ne plus laisser tomber quoi que ce soit parce que « c’est trop dur » ; « je ne suis pas capable de comprendre ». Le cerveau est comme un muscle mais, tout comme les humains de Wall-E se sont empâtés à force de ne pas utiliser leurs jambes, nous sommes en train de nous bêtifier à force de ne pas le faire travailler. Il est primordial de recommencer à huiler les rouages… Avant qu’il ne soit trop tard.

 

Pour aller (encore) plus loin

La rédaction de cette article a été rendue possible par de nombreuses lectures. Les livres de critique des médias sont nombreux. Sur le fond, je recommanderais le très court Sur la télévision, du grandissime Pierre Bourdieu, qui explique en une petite centaine de pages pourquoi il est impossible de construire une réflexion posée dans une émission télévisée (le tout est adapté d’une conférence filmée). Mais c’est surtout sur les effets physiques de la télé et en particulier ceux qui touchent le cerveau que je voudrais vous recommander un ouvrage, disponible dans beaucoup de librairies encore aujourd’hui, TV Lobotomie, de Michel Desmurget, neurologue au CNRS. L’ouvrage est à la fois sidérant et passionnant. Plus encore, étayé par de nombreuses sources scientifiques, c’est un ouvrage précis (mais aisé à lire) et fiable… dont on ne parlera pas à la télé. Desmurget a également donné des conférences, dont une passionnante et disponible sur Youtube, mais son livre est beaucoup plus rigoureux dans sa forme.

Plus riante, je recommande la vidéo d’Usul, La télévision, pourquoi pas ?, courte et claire, qui m’a fait découvrir les deux ouvrages cités ci-dessus. Sur la façon dont l’industrie médiatique détruit peu à peu la culture, le très bon article du Monde diplomatique « La machine à abrutir » est disponible en ligne. Cet article, du blogueur Lionel Nicot, est également très intéressant.

Publicités

Facebook a t-il changé nos vies ?

La question est certainement rhétorique : que l’on y soit ou non, Big F. a sans aucun doute transformé notre conception de nos rapports à l’autre. Internet l’a fait de façon générale, mais ce réseau social a sans aucun doute accéléré le processus. Qui, en rencontrant une nouvelle personne, n’a jamais essayé de chercher son nom sur Google, dans l’espoir de trouver une page Facebook assez mal sécurisée pour en savoir plus ? Pour mettre un visage sur un nom, savoir quels sujets intéressent une personne… voire découvrir si elle est libre et donc abordable ? Quel recruteur ne cherche pas le nom de ses candidats sur le moteur de recherche pour se faire un idée de l’employé ? En cela, Facebook fait de nous des voyeurs.

Tous exhibitionnistes ?

Des voyeurs ? Oui, mais des exhibitionnistes, aussi : après tout, si ces informations sont accessibles, c’est qu’elles ont été mises en ligne par leur propre détenteur ! C’est le choix de chacun de dresser un portrait plus ou moins précis de sa personne, qui restera gravé à jamais dans les serveurs de l’ami Zuckerberg. « Oui, mais moi, tu sais, je contrôle ce que j’y mets, je ne mets pas grand chose… » C’est la réponse qui revient bien souvent lorsque l’on parle de cette question avec un Facebookien, tout comme tout télémaniaque vous répondra « Oh, la télé, moi, je la regarde pour les trucs culturels, genre Arte. » De même que vous aurez le plus grand mal à trouver un spectateur de Secret Story qui s’assume, vous ne trouverez jamais un utilisateur de Facebook vous disant « oh, moi, j’en ai rien à foutre de ce qu’on peut savoir de moi, je balance tout sans aucun tri ! ». Nous serions donc, selon nos propres dires, tous responsables. Et comme on trouve toujours moins discret que soi, on se réfugie derrière les exemples plus outranciers que nous pour mieux se rassurer : « moi, au moins, je mets pas de photo de mon enfant sur Facebook » ; « Bon, moi, j’en mets, mais je mets pas de photo de moi déchiré sur Facebook » ; « Des photos de fête ? J’en mets, mais jamais où je suis à poil, il y a une limite » ; et ainsi de suite, chacun ayant l’impression de rester derrière une limite qui est finalement à géométrie variable.

Sans abris alcoolisés  dans les rues du Cap, gravure du XIXe siècle.
« Bon, d’accord, y’a un dessin de nous bourrés sur Internet ! Mais au moins, on est pas nus, contrairement à… » (dessin de Charles Bell)

Et quand bien même, cacher les choses, n’est-ce pas déjà en dévoiler ? Pendant mes quatre années passées sur Facebook, avant mon départ, j’étais « Cousin Machin Addams », ma photo de profil ne montrait que mes longs cheveux rabattus sur mon visage. Mes opinions politiques ? « Dangereux gauchiste » ; mes opinions religieuses ? « Hérétique ». Mes intérêts ? « Aucun ». Mais à travers ces traits d’humour, ne dressais-je pas déjà un portrait ? Celui qui, par exemple, ne révèle pas son visage sur Facebook ne nous en dit-il pas autant que celui qui plaque une photo de lui souriant ? N’ouvre t-il pas la place à de multiples hypothèses ? « S’il ne met pas sa photo, il doit être très laid ! » ; « Mais non, c’est qu’il est juste parano ! » À partir du moment où on s’expose, même avec précautions sur Facebook, on dresse un portrait de nous-même. Et nos contemporains étant ce qu’ils sont, ils complèteront eux-mêmes les blancs. D’où un dilemme : laisser la place aux spéculations, ou révéler les détails de sa vie privée à ses « amis » et à une entreprise à l’éthique douteuse. Une (première) bonne raison de réfléchir : quelles que soient les informations que vous donnez à Facebook, cessez de croire que vous les contrôlez : vous en dites en réalité plus que vous ne le pensez.

Amitié de masse

J’ai pu remarquer lorsque j’ai quitté Facebook que cette question de vie privée, de devenir des données, laissait bien des gens totalement indifférents. Peut-être les mêmes accepteront-ils dans quelques années l’installation de caméras dans leurs toilettes car après tout, ils n’y font rien de mal. Mais soit, acceptons donc cette exhibition. Acceptons donc le fait que, après tout, refiler les données à Facebook et, par ricochet, à tous les services secrets qui voudraient les pomper, n’est pas bien grave car « on n’a rien à se reprocher ». Oublions que la sphère de ce que l’on peut se reprocher peut évoluer avec le temps. Que ce qui est innocent aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain. Oublions même à quel point est désespérant l’argument de la paresse : « Oui, il y a des alternatives, mais j’ai la flemme de changer mes habitudes ». Certes, les conséquences de tout cela seront terribles sur l’Internet de demain, où Google, Facebook et compagnie auront réussi à gagner un monopole, à imposer un système, sur la simple flemme des utilisateurs, d’une façon que même Huxley ou Orwell n’auraient pu imaginer. Mais passons les. Car Facebook fait aussi, dans l’immédiat, un mal terrible à la façon dont nous concevons les relations entre individus.

Le terme « ami » a ainsi été particulièrement galvaudé. Enfant, j’avais appris que l’ami, c’était une sorte de « super-copain » à qui on peut confier plus de choses qu’au pote de base ; avec qui on a plus en commun, plus de complicité aussi. Et donc que des amis, on les comptait souvent sur les doigts d’une main, même quand on avait des masses de copains. Avec Facebook, camarades de classe, collègues, copains de copains, vagues contacts, deviennent tous des « amis ». Personnellement, j’étais un petit joueur : j’en avais une soixantaine. Parmi eux, un bon tiers de gens que je ne connaissais pas le moins du monde, avec qui je n’avais aucun échange, mais que j’avais acceptés car ils me l’avaient demandé et connaissaient plein de gens que je connaissais. Et qu’à l’occasion, j’aimais à cliquer sur « j’aime » lorsqu’ils publiaient une image rigolote. J’ai même eu, pendant plus de deux ans, un « ami » hongrois qui ne parlait que cette langue, dont je ne maîtrise personnellement aucun mot. Le miracle de Facebook étant qu’il m’a bien fallu ce temps pour me rendre compte que nous étions là au niveau zéro de la relation humaine, et que je pouvais le supprimer sans états d’âme.

Et les deux tiers restants ? Pas mal de contacts, de gens connus par X ou Y biais et avec qui il arrivait d’échanger des choses intéressantes, mais que, bien souvent, je pouvais retrouver également sur les forums et sites qui nous avaient permis de nous connaître. Quelques gens avec qui Facebook permettait de maintenir plus facilement le contact, aussi (finalement, c’était pour eux que je restais), et quand même une dizaine de véritables proches, avec qui j’avais des discussions régulières… que j’aurais pu avoir aussi par bien d’autres biais.

Encore faisais-je une sélection : il m’est arrivé de voir des gens à la vie sociale parfois plus vide que le cerveau d’un animateur de TF1 collectionner plusieurs centaines d’amis sans pour autant en avoir réellement. Quel était le sens de tout cela, au final ? C’est une des questions qui ont motivé mon départ. Le contenu des relations avec lesdits amis en a été une autre.

La fête de la fédération
Louis XVI réunissant ses amis Facebook le 14 juillet 1790 (peinture de Charles Thévenin)

Amitié industrielle

Car Facebook, c’est la disparition du rapport individuel pour le rapport standardisé. Avant de m’y inscrire, lorsque j’avais une bonne nouvelle, je prenais plaisir à l’annoncer aux personnes qui m’étaient chères, de façon individualisée, personnalisée. En rattachant ladite nouvelle à des souvenirs communs, des discussions communes. Bref, l’annonce était démultipliée, le plaisir de cette annonce également. Sur Facebook, il me suffisait de le publier. En espérant bien entendu que X, Y, et Z, que je visais particulièrement, le verraient et partageraient ma joie. Et si X, Y et Z ne « j’aimaient » pas, ne commentaient pas ? Serait-ce là le signe d’un désintérêt, ou juste du fait qu’ils sont moins présents sur Facebook que moi ? Et si je les croisais ensuite ? Devrais-je leur annoncer à nouveau la nouvelle, au risque de comprendre par un « oui, j’ai vu sur Facebook » qu’ils n’y portent qu’un intérêt réduit ? Le plaisir d’annoncer la bonne nouvelle n’est plus là ; pire encore, la crainte que ladite nouvelle n’intéresse personne, fasse un bide, peut saisir les moins confiants. Quoi de plus désespérant, lorsque l’on annonce quelque chose qui nous tient à cœur, de ne voir les réactions que de quasi inconnus qui nous balancent des félicitations sans saveur ?

C’est encore pire pour les mauvaises nouvelles. Tout utilisateur de Facebook a connu au moins un de ces poètes maudits qui aiment à lancer à la volée des statuts déprimants pour ensuite répondre aux commentateurs éventuels « non, c’est rien » ; ou mieux encore « Non, le message est destiné à quelqu’un qui le comprendra ». Pourquoi l’avoir posté là, alors ? Pourquoi ne pas avoir choisi de parler directement à la personne ? Pourquoi lancer ainsi cette perche en espérant que la bonne personne la saisira, au risque de toucher d’autres passants ? Sur Facebook, les bonnes nouvelles comme les règlements de compte s’annoncent en public.

Le pire dans tout cela, c’est bien entendu que tout repose sur un algorithme : votre bonne nouvelle pourra très bien se retrouvée noyée dans tant de publications que vos amis ne la verront même pas passer. Cela quand Facebook ne triche pas lui même pour sélectionner ce que vous voyez : une expérience récente et parfaitement assumée par le réseau a prouvé qu’il en avait la capacité. Chaque partage, chaque publication, devient ainsi un test de popularité. La musique que je veux faire découvrir sera t-elle aimée, ou noyée dans tous les liens partagés ? A une époque, on partageait un bon disque avec des amis aimant la même musique, on se réjouissait de partager cette découverte. Il en allait de même avec les films, séries, vidéos. Aujourd’hui, on balance un lien sur Facebook, en espérant qu’il sera vu et partagé. Et, éventuellement, on déprime devant le désintérêt répété (et souvent involontaire) des personnes que l’on voulait toucher.

Message destiné "à une personne qui se reconnaîtra" - métaphore
Message destiné « à une personne qui se reconnaîtra » – métaphore

L’exemple le plus déprimant de tout cela, ce sont finalement les anniversaires. Pendant longtemps, l’anniversaire, c’était un moyen de reprendre contact avec une personne, un jour dans l’année, pour lui dire « je pense à toi et j’en profite pour te parler ». Retenir une date d’anniversaire devenait un moyen de signifier à quelqu’un qu’on lui porte attention, donnait une occasion de lui parler. Aujourd’hui, Facebook vous prémâche le travail, vous annonce les anniversaires, vous permet même d’écrire un message sans aller sur le mur de la personne. A peine avez vous à faire un effort d’imagination pour le message. C’est ainsi que de parfaits inconnus m’ont souhaité mon dernier anniversaire à peine minuit passé, tandis que d’autres proches ne l’ont fait qu’une semaine après… mais par téléphone et avec bien des discussions. Ai-je besoin de vous préciser lequel de ces souhaits j’ai préféré ?

Toujours entouré, dans la solitude ?

Au final, Facebook nous propose t-il vraiment quelque chose ? Si j’y suis resté quatre ans, si, même après avoir supprimé mon compte, ma souris se dirigeait encore par réflexe vers l’endroit de mon navigateur où se trouvait le raccourci vers le site, c’est que j’ai dû, un temps, le penser. Pourtant, plus de deux mois après mon départ, je ne le regrette pas. J’ai pris soin de l’annoncer suffisamment tôt pour que les gens qui souhaitaient garder le contact le fassent. J’ai initié ceux qui tenaient à leurs conversations instantanées du soir à IRC, beaucoup moins voyeur. Résultat, je n’ai perdu personne.

Ce que j’y ai gagné, en revanche ? Du temps libre, un meilleur moral, des conversations téléphoniques jouissives, des échanges de mails passionnants, un retour à des débats plus posés car ils ne sont plus guidés par la nécessité de répondre instantanément. Mes réflexes voyeurs sont de moins en moins prononcés, mes rapports avec mes amis toujours aussi bons, sinon meilleurs. « En quittant Facebook, tu vas t’isoler ! » m’a t-on dit. Mais au final, n’étais-je pas plus seul dans cet antre des relations codifiées et informelles ?

Facebookiens de tous horizons, je ne peux que vous le conseiller, faites comme moi, fuyez. Sachez que la bête vous retiendra. Que l’option de destruction de votre compte est bien cachée (cliquez ici), et que ladite destruction mettra 14 jours à s’effectuer. 14 jours pendant lesquels, si vous succombez à la tentation de la reconnexion, vous devrez tout recommencer. Facebook est addictif, certes. Mais votre paquet de clopes ne vous dit pas, le jour où vous le jetez : « attends, je reste sur ton bureau 14 jours avant de disparaître, au cas où tu revoudrais fumer ». Voila qui résume bien immondicité de la chose.