Harcèlement scolaire : pour aller plus loin

France 2 vient de diffuser un documentaire consacré au harcèlement scolaire que j’ai eu l’occasion de voir sur Youtube aujourd’hui, après en avoir entendu pas mal de bien sur Twitter. Bon documentaire qui, pour une fois, ne sombre pas dans le sensationnalisme et laisse la parole aux personnes impliquées sans chercher à parler à leur place. Des témoignages poignants et nécessaires pour comprendre et appréhender l’ampleur du problème. Pourtant, ce documentaire a un défaut qui, personnellement, me saute aux yeux : il oublie un acteur essentiel du harcèlement, le harceleur. En ne donnant la parole qu’aux victimes, en n’expliquant les solutions à apporter que du point de vue des victimes, il contribue selon moi, et probablement de façon involontaire, à diffuser cette idée que c’est avant tout aux victimes d’agir, à elles de changer les choses. Or, le nœud du problème me semble résider ailleurs. Si parler du harcèlement subi est une nécessité et si les conseils donnés dans le documentaire sont essentiels, ils ne permettent en revanche que d’éradiquer les symptômes de la maladie, sans remonter à la source même du mal, qui est assez rarement évoquée dans le programme.

 

Retour sur expérience et nécessaire déculpabilisation des harcelés

Le documentaire insiste à raison sur ce point : trop d’élèves souffrent, en France comme ailleurs, du harcèlement scolaire et l’inactivité des pouvoirs publics (sur laquelle je reviendrai plus loin) est inadmissible. J’ai, moi-même, souffert de certaines formes de harcèlement (jets de cailloux, menaces, mise à l’écart), qui me semblent malgré tout bien mineures en regard des souffrances endurées par les témoins du documentaire. Mais la philosophie m’a appris que l’on peut être victime d’un acte mineur et le vivre atrocement, ou, au contraire, subir stoïquement de terribles brimades. Il y a autant de types de harcèlements que de type de harceleurs, et celui qui se sent sincèrement détruit par de « simples » mots ne doit pas se sentir coupable d’être moins solide que celui qui encaisse les coups sans broncher.

Dans mes souffrances collégiennes, j’ai été sauvé par plusieurs choses. D’une part, en dépit de ma timidité, ma grande fierté m’a certainement en partie blindé contre les attaques car toute volonté de la part des harceleurs de me faire rentrer dans le moule (« Espèce de mouton, pourquoi tu mets pas du gel dans tes cheveux ! ») me poussait au contraire à renforcer ce qui était critiqué (« vous voulez que je me gélifie les cheveux comme vous ? Dommage, je vais les garder bouclés et les laisser pousser. Vous voulez que je porte des fringues de marque ? Tant pis, je vais continuer à mettre un point d’honneur à acheter des T-shirts totalement standards chez Carrefour »). Deuxièmement parce que l’humour, que j’avais tenté de développer au maximum, me permettait de couper l’herbe sous le pied des moqueurs en faisant preuve d’autodérision. « Eh, Antoine, ton coiffeur est mort ? » – « Oui, il s’est suicidé la dernière fois que je suis venu le voir » ; « Espèce de mouton ! » – « Je sais, mais au moins, j’aurai de quoi me faire un pull l’hiver prochain ». Parfois, j’arrivais même à anticiper la moquerie en la lançant moi-même : ceux qui cherchaient à m’humilier se retrouvaient alors tout à fait involontairement à rire non plus de moi, mais avec moi.

Il n’en reste pas moins que tout cela était difficile à vivre au quotidien, non par la force des choses, mais par l’accumulation et, tout simplement, la solitude (mes « rondes en solitaire » m’ont permis d’acquérir une connaissance particulièrement détaillée de l’agencement de la cour de récré), et c’est là qu’intervient le dernier point. J’ai fait partie de la dernière génération qui ne ramenait pas le collège à la maison. Et encore faisais-je partie des résistants, de ceux qui ne voyaient pas l’intérêt d’avoir un portable. Grand bien m’en ait pris. Facebook n’existait pas, alors ; MSN balbutiait et, de toute façon, Internet ramait trop pour qu’on s’en serve : la sonnerie de cinq heures faisait ainsi office de libération. La maison était un sanctuaire protégé où je pouvais me ressourcer avec mes chers jeux vidéo, livres, films… et me faire engueuler pour ne faire que ça. Aujourd’hui, le harcèlement se poursuit, via les smartphones, jusque dans les lits, et les bourreaux poursuivent leurs victimes jusque sous l’oreiller.

Ce conseil me semble donc essentiel à tout parent : prohibez tout smartphone à votre enfant jusqu’à ses dix-huit ans, en particulier s’il semble déjà avoir un « profil de victime » et menez auprès de lui, très tôt, une radicale campagne anti-Facebook. Certes, comme le dit à juste titre un témoin du reportage, ne pas avoir Facebook dans une classe de collège de 2010 est un facteur potentiel d’exclusion. Mais l’avoir est généralement un facteur de souffrance également : entre l’exclusion (au collège, ce qui n’empêche pas de se faire, fort heureusement, des amis en dehors, j’y reviendrai) et le lynchage, une situation semble « la moins pire ».

 

Signaler le harcèlement, c’est bien ; en déterminer l’origine, c’est mieux

Le problème du documentaire, je l’ai dit, est qu’il ne donne que le point de vue des victimes. Que l’on me comprenne bien, ce point de vue est sincère et totalement in-critiquable en lui-même. C’est son exclusivité, le problème. Le harcèlement implique plusieurs types de personnes, outre la victime : chefs de meute, suiveurs, témoins détournant les yeux, personnels dépassés/adeptes de la méthode Coué. Que ces personnages ne soient, par leurs actes, pas recommandables n’empêche en aucun cas de se pencher sur leur vécu. En réalité, c’est même là l’important car ce sont eux qui agissent mal, dans l’affaire. Il est donc primordial de comprendre pourquoi ils agissent mal. L’explication en forme de « ils sont cons/méchants », si elle a le mérite de la simplicité et soulage les victimes, n’est malheureusement pas suffisante.

Attention : il ne s’agit en aucun cas d’excuser, mais d’expliquer. Pour prendre un exemple outrancier, l’extrême pauvreté, la situation familiale déplorable, la ghettoïsation de certaines communautés et bien d’autres facteurs expliquent la radicalisation des frères Kouachi. Ces facteurs n’excusent cependant en aucun cas leurs actes. Excuser, ou non, est un simple choix moral : il s’agit de choisir de passer l’éponge, ou non, sur des torts qui nous ont été causés. Expliquer est, en revanche, un cheminement intellectuel permettant de comprendre l’origine d’un comportement, et, par là même, d’empêcher qu’il se reproduise. En décryptant les raisons de la radicalisation des frères Kouachi, on ne cherche pas à les absoudre de leurs crimes, mais bien de comprendre des mécanismes pour éviter que d’autres ne suivent le même chemin. De la même manière, la seule et unique manière de faire disparaître le harcèlement est de comprendre qui harcèle, et pour quels motifs. Dans ce but, il est nécessaire de faire, également, intervenir ces acteurs.

L’expérience de Stanford, durant laquelle des étudiants furent aléatoirement répartis entre gardiens et prisonniers lors d’une « simulation de prison », a montré à quel point la situation pouvait jouer de façon énorme sur le comportement d’individus « normaux » et les rendre capables de sadisme incomparable. Est-ce à dire que nous avons tous un potentiel de victime… et de bourreau ? Le documentaire l’évoque rapidement en soulignant cette tendance des harcelés à reporter la violence subie en l’infligeant à leur famille, chose dans laquelle je me reconnais également. Il est d’ailleurs également fréquent que le harcelé devienne (plus ou moins consciemment selon les cas) harceleur à son tour, pour essayer de gravir la « hiérarchie de la cour de récré ». Je suis ainsi tombé en début de lycée sur le souffre douleur d’un groupe que j’ai rejoint qui, maintenant que j’étais moi-même le « bizut » est devenu celui du groupe qui prenait le plus malin plaisir à m’envoyer quelques crasses.

Tout cela mène donc à une conclusion : pour stopper le harcèlement (et pas seulement tenter d’en limiter les effets), il est d’abord primordial d’essayer de comprendre le harceleur, et surtout de découvrir que ce n’est pas sa nature même qui le rend mauvais. Mettre en lumière ses motivations, c’est espérer mettre fin à tout ça. Plus facile à dire qu’à faire, et ce travail ne devrait pas être du ressort des victimes, mais de ceux dont le job est (en théorie) d’éviter ces débordements.

 

Comment devient-on harceleur ?

Je me souviens de M. Quand je suis rentré à l’école maternelle, M. était ce petit garçon bardé de taches de rousseur, qui serrait souvent les dents comme un singe en colère et qui avait fondu en larmes lorsque sa mère l’avait laissée pour la première fois. Grand pédagogue, l’instit avait alors opté pour la méthode « à la dure » et était rentré nous faire découvrir l’école pendant que le gamin restait seul, accroché à son grillage, en se vidant de toute sa provision d’eau salée. M. avait pas mal de soucis : parents séparés et absents, qui buvaient plus que de raison, tapaient à l’occasion ; frères et sœurs en perdition ; tous, à ma connaissance, ont fini dans un foyer. Mais pour moi, à l’époque, M. n’était rien de tout ça. M., c’était surtout le méchant de la classe, la terreur, celui qui mordait, qui criait, qui frappait, qui griffait. Et pourtant, M., sans le savoir et alors qu’il ne se souvient probablement pas de moi, m’a beaucoup aidé, à postériori. Car j’ai assez tôt su qu’il avait énormément de problème et j’ai rapidement compris que la « méchanceté » avait souvent des causes profondes. Quand, quelques années plus tard, j’ai découvert le très beau Kirikou et la sorcière que tous les enfants (et pas que…) devraient voir, et dont le message est en somme « cherchez à savoir pourquoi ceux qui sont terriblement mauvais le sont », et c’est le visage de cet enfant qui m’est immédiatement revenu en tête, car, après tout, si je n’ai gardé aucune trace de ses morsures, lui, a certainement aujourd’hui encore beaucoup de stigmates de son enfance.

Les souffrances personnelles sont donc un facteur de violence. Or, à l’heure où, dans les collèges, les quelques postes d’assistants sociaux et d’infirmiers scolaires sont éclatés sur plusieurs établissements, les rendant aussi utiles que des plantes en pot ; alors que bien des profs veulent encore croire que ce qui arrive à leurs élèves hors de l’école ne les regarde pas, limiter ces souffrances, et donc la violence qui en découle, est difficile, sinon impossible. Vient aussi ce que j’ai déjà mentionné plus haut : le désir d’ascension dans le groupe. Crier avec les loups est le meilleur moyen de se fondre dans la masse. De mon expérience du collège, les relations avec les autres « boucs émissaires » tournaient vite à l’amour-haine. D’un côté, il semblait judicieux de nous réunir dans notre exclusion et notre souffrance. D’un autre, nous démonter mutuellement était aussi un moyen d’espérer conquérir l’attention et l’estime du plus grand nombre. De devenir normal. J’ai été harcelé, j’ai également été harceleur, et je n’en suis pas fier. Mais les personnes que je harcelais dans ces cas là en criant avec les loups criaient elles-mêmes contre d’autres, qui eux-mêmes, et ainsi de suite, jusqu’à refermer le cercle vicieux ou, qu’en bout de chaîne, se trouve celui qui craque.

De façon générale, le harcèlement se limite à ça : une éternelle quête d’attention. Ceux qui avaient de moins bonnes notes que moi allaient ainsi montrer leurs muscles et me traiter « d’intello » pour compenser le fait qu’ils n’arrivaient pas à s’illustrer sur le terrain. D’autres, dont j’ai certainement aussi fait partie, complexés par leurs différences, cherchaient celui, celle, qui, dans la classe, était encore plus différents, pour en faire un paratonnerre.  Là aussi, une meilleure lecture des rapports internes dans les classes améliorerait la situation… Mais pas seulement, j’y reviendrai.

À qui la faute, de ces comportements qui nous ramènent aux pires instincts des primates ? Peut-être aux exemples qui nous sont donnés. Quand les émission de télé-réalité en vogue chez les jeunes ne présentent comme valeurs pour devenir célèbre que la médisance, les manipulations et parfois le sadisme, on ne peut s’étonner que les gamins reproduisent les actes de leurs « idoles ». Quand le monde du travail, de la politique, des médias, font du coup bas un moteur d’ascension et de victoire, comment s’étonner que les luttes débutent dès le collège ? La société des enfants se calque sur celle des adultes, et certains ont beau jeu de se féliciter ensuite que tout ça « durcisse la caractère pour se préparer à un monde qui n’est pas celui des bisounours ». Comme l’a parfaitement souligné le très bon blog Hacking-Social, un monde qui considère désormais la bienveillance comme le comble de la ringardise est un monde foncièrement malade.

 

Sensibiliser pour lutter ?

C’est là le nœud du problème. Oui, inciter à briser la loi du silence est important pour éviter que les victimes n’en arrivent aux pires extrémités. Oui, il est primordial que les victimes qui en souffrent le plus continuent à témoigner, à rendre compte de l’ampleur que peuvent prendre ces événements qui ne sont pas de simples « jeux d’enfants ». Mais il est aussi temps de comprendre que la sensibilisation n’est pas suffisante, et que les campagnes choc sont surtout un moyen pour un gouvernement, quel qu’il soit, de faire mine de prendre le problème à bras le corps, sans pour autant chercher à arracher la racine du problème qui impliquerait de trop gros changements. Car la sensibilisation a ces limites. Je l’ai dit, l’écrasante majorité des harceleurs ont bon fond. Lorsque leur victime se suicide, combien sont alors sidérés du mal qu’ils ont fait ? Beaucoup, très probablement. Certains parmi ceux qui étaient les plus odieux avec moi au sein d’un groupe pouvaient ensuite, pris isolément, se confondre en excuses parfaitement sincères. De la même manière, un harceleur mis face à un documentaire comme celui de France 2 sera généralement secoué, conscient que « ce n’est pas bien ». Mais ça, il le savait déjà. Simplement, pris dans la spirale de groupe, il recommencera. Dans son excellent blog, la prof d’anglais « princesse soso » avait ainsi expliqué comment les mêmes élèves émus devant les vidéos de sensibilisation ne comprenaient pas, ensuite, pourquoi les actes pathétiques auxquels ils se livraient sur une camarade dès la récré suivante étaient répréhensibles : « c’était juste pour rigoler ! »

Pour rigoler : c’est bien la le problème : la plupart des harceleurs n’ont pas même question de l’ampleur de ce qu’ils font. Ni les profs, parfois. Quand j’étais en sixième, ainsi, il y avait K. K. était, pour ainsi dire, une fille à problèmes : insolente envers les profs, famille difficile ; K. avait en prime contre elle de sentir fort, et de porter des couches (avec, peut-être, un lien de cause à effet). Grillée auprès du corps enseignant dès le premier jour (la charmante enfant avait répondu un magnifique « qu’est-ce que ça peut te foutre » au prof de techno lui demandant la profession de ses parents) cette fille que tout le monde s’accordait à trouver bizarre avait été peu à peu exclue par toute la classe, mais persistait logiquement à essayer de se lier avec les uns et les autres. Était alors né le terrible jeu de la « maladie de la K. » : lorsque K. vous touchait, il fallait se « débarrasser » du virus en touchant quelqu’un d’autre. Même le prof de musique avait alors fini par se prendre au jeu, probablement sans comprendre que ce n’était pas là un délire ponctuel et consenti, mais quelque chose d’étendu sur plusieurs jours et de subi. K. n’a reçu aucun soutien, ni de nous, ses camarades, ni des profs qui la bardaient de nombreuses heures de colle, souvent justifiées, et a changé d’établissement ; je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. Moi-même, qui avais sympathisé avec elle au début de l’année, j’avais fini par l’associer à l’idée de saleté, à force de répétition, de dynamique de groupe. À la réflexion, c’est bien entendu moi qui m’en sens dégoûté… Mais l’enfant de dix ans que j’étais s’était juste laissé embarquer, comme une grande partie de la classe, et je pense qu’aucun de nous ne savait finalement d’où tout cela était parti. Surtout, aucun, je pense, n’avait à l’époque l’idée que c’était grave.

Autre exemple, vécu de l’autre côté du miroir. Un matin de troisième, j’ai craqué, avant de partir en cours. La journée débutait par deux heures de sport, et ma carrure de microbe associée à mes deux mains gauches rendaient ce cours douloureux. C’était là que je subissais pas mal de brimades, d’insultes (le summum étant quand, lors d’un match de foot durant lequel les profs étaient visiblement occupés ailleurs, l’intégralité de mon équipe a subitement filé dans les vestiaires pour revenir me vider sur la tronche des litres d’eau glacée. Douloureux moment, quand la matinée est fraîche. Cette semaine là, donc, je craquais quelques minutes avant de partir en cours : j’étais mal réveillé, je ne voulais pas y aller, autant par flemme que par trouille, certainement, et le sujet était venu naturellement sur le tapis. Ma mère était alors allée prévenir la prof, qui avait toujours été sympathique avec moi. Cette dernière lui proposa donc de passer un savon à tous les élèves réunis dans le gymnase (non seulement ma classe, mais deux ou trois autres) pour leur dire de me laisser tranquille, et ma mère approuva, puis me l’annonça. Ce fut un mélange de soulagement et de peur. J’ai par la suite appris qu’une bonne partie du corps enseignant avait reproché à ma prof ce geste, que ce soit car « faut le laisser s’endurcir » ou car « c’est pas notre boulot de nous mêler de ça ».

De retour au collège, deux heures plus tard, une fois le cours de sport passé, je me sentis un peu comme Don Corleone se baladant dans Little Italy : tous ceux qui me pourrissaient la vie jusque là se précipitaient autour de moi : « Antoine, le premier qui t’emmerde, tu me le dis, je lui casse la gueule » ; « Antoine, surtout, tu hésites pas à en parler ! » Ceux qui m’humiliaient le plus habituellement étaient les plus prompts, ici, à prendre ma défense car, en vérité, ils n’avaient jusque là pas eu la volonté de faire du mal, j’en suis convaincu… Ils pensaient sincèrement « rigoler ». Et au bout de quelques temps, une fois la pression retombée, ils ont à nouveau décidé de « rigoler », comme avant ; en ajoutant une blague à leur répertoire : « arrêtez, sinon, il va aller se plaindre ». Aux brimades s’ajoutait l’humiliation d’être « une balance ».

La sensibilisation, pour importante qu’elle soit, ne pourra seule aboutir à quoi que ce soit. Oui, il est important que les harcelés sachent qu’ils ne sont pas seuls, qu’on peut s’en sortir, qu’il faut en parler. Mais cette forme de pédagogie ne marche pas avec les harceleurs car la plupart n’ont pas même conscience de la gravité de leur comportement. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur leur sort, mais de comprendre que l’on ne peut arrêter une inondation avec une passoire. Il faut donc réfléchir aux moyens de plus grande ampleur.

 

Que faire ?

Pour les parents, déjà, alerter les établissements. Ce n’est pas suffisant, en général : le documentaire a bien dénoncé, à juste titre, l’immobilisme de la plupart des personnels, notamment les principaux, qui n’ont de toute façon pas les moyens techniques d’agir. Il n’empêche : ce n’est qu’en poussant tous les parents d’élèves harcelés à occuper sans discontinuer les bureaux des proviseurs, principaux, CPE, qu’il deviendra possible de les pousser à leur tour à faire pression pour plus de moyens. Prendre rendez-vous ne suffit pas, il faut aussi gueuler, taper du poing sur la table, insister, devenir soi-même harceleur de ces personnels, pour, finalement, les placer dans l’obligation d’affronter à leur tour l’échelon supérieur. Il importe aussi de localiser les perles rares, ceux qui n’ont pas encore été totalement désabusés par les contraintes et limites de leur métier, professeurs comme encadrants, et de les soutenir dans leur démarche, au maximum, pour qu’ils ne passent pas du côté des démissionnaires.

Ensuite, il faut recommencer à lutter pour replacer l’éducation nationale sur les rails. Cela passe par découvrir que la plupart des profs ne manifestent pas pour de basses raisons de type « on veut des sous » et que, bien souvent, ils réclament surtout des moyens de faire leur boulot. Cela passe alors par un soutien à leurs mouvement, au lieu du traditionnel « fait chier, qui va garder les gosses s’ils font grève ». Cela passe par des réflexions, loin des discours des différents ministres de l’EN qui, de droite comme de gauche, ont généralement pour but de faire une réformette à leur nom qui sera aussi inefficace que la précédente dont elle est supposée retoucher les failles. Cela passe enfin par l’écoute des personnels, de leurs souffrances, de leurs difficultés, même lorsqu’ils semblent au premier abord être à ranger dans la catégorie des connards (libre à vous, une fois l’écoute terminée, de les placer définitivement dans cette catégorie).

Il faut enfin prendre conscience que ce n’est pas en attribuant au bas mot un surveillant pour 100 élèves, surtout lorsqu’il s’agit d’un étudiant qui arrondit ses fins de mois et (comme je l’ai souvent vu) fume aux toilettes avec les plus âgés des élèves, que l’on peut assurer une véritable sécurité dans les écoles. Le « pion » doit cesser d’être cette indigne pièce de l’échiquier pour devenir un élément majeur de la faune collégienne : pas besoin de flics, il faut des gens dont le métier sur la durée, soit d’encadrer des gamins, de les écouter, de les connaître, et de les guider dans de meilleures directions. Ce travail ne peut être fait avec rigueur par quelqu’un qui est avant tout là pour financer ses études en bossant à mi-temps.

Enfin, et c’est là ce qui sera le plus long à obtenir, il faut (par l’amélioration de leur formation), que les professeurs prennent enfin de façon claire en considération leur rôle d’éducateur. On forme actuellement des érudits, souvent persuadés que l’enfant est une page blanche impersonnelle sur laquelle il est simple d’écrire, considérant alors que sa personnalité, ses problèmes personnels, n’entrent pas en ligne de compte dans l’apprentissage. S’il s’agit de ne pas sombrer dans l’excès inverse de l’angélisme, tous les professeurs devraient être sérieusement formés à la compréhension du fonctionnement du public qu’ils affronteront. Car, clairement, savoir rédiger une dissertation en sept heures sur un sujet précis d’un programme élaboré pour la fac n’est pas le gage de bonnes compétences d’enseignant. C’est pourtant sur ce critère que l’on devient « professeur agrégé ».

Ces formations totalement déconnectées des réalités de l’enseignement, beaucoup, dans le milieu, les dénoncent. Ils ne rencontrent que peu d’échos chez le grand public. De la même manière, il semble peu probables que des enseignants puissent appréhender les problèmes des élèves (et en cela, cerner les élèves à problèmes) lorsqu’ils tournent à 30 élèves par classe. Les choses iront pourtant, peu à peu, en empirant, et la question n’est pas liée qu’au public, comme le prouvent certains des témoignages du documentaire, venant de lieux d’éducation privée. Enfin, pour ceux qui seraient définitivement dégoûtés de l’école, ou craindraient pour leurs enfants trop fragiles, l’éducation à domicile reste une solution, certes coûteuse en temps et potentiellement en ressources. Un blog très sympa d’une famille ayant pratiqué cela permettra d’aborder le sujet.

Bref, le harcèlement, c’est mal, et en parler est essentiel. Mais insuffisant, reste maintenant à nous remonter les manches et à surpasser l’effet du « clic à bonne conscience » devenu monnaie courante avec Internet. Nous avons tous, parmi nos proches, un enfant qui en souffre. Au boulot.

Publicités

Sommes nous tous devenus débiles ?

Au risque de passer pour prétentieux, je pense être un homme intelligent. J’ai appris à lire chez moi et, du haut de mes six ans, je pouvais guider mes parents sur l’Acropole d’Athènes aussi efficacement que les prospectus qu’on avait achetés à l’entrée. Et pourtant, quand je vois ce que l’enfant que j’étais pouvait faire et retenir sans difficultés, quand je vois qu’il pouvait m’arriver de m’enfiler 500 pages en une soirée à dix ans, et que je peine parfois à finir un chapitre en deux jours à 25, je me le demande : ne suis-je pas devenu totalement con ?

Mais en regardant autour de moi, une constatation devient évidente : je ne suis pas le seul ! Plusieurs de mes amis du même âge semblent eux aussi atteints par cette « dégénérescence » : leur capacité à lire, à se concentrer, à aimer réfléchir, semble diminuer au fil du temps ; eux-mêmes le sentent et le disent. Et le problème n’est pas générationnel. J’ai peine a expliquer qu’après avoir réussi de brillantes études, ma mère puisse s’exclamer « je comprends rien » chaque fois que passe un James Bond à la télé. De même, il semble ahurissant que mon père, qui n’a également pas fait que dormir en fac, se trouve devant Civilazation comme une poule devant un couteau, alors que j’en avais saisi sans problème les règles avant même de finir mon CM1. Ne sommes nous donc pas, tout simplement, en train de tous nous débilifier ?

 

Mais d’où pourrait-ce venir ? L’hypothèse de travail numéro 1.

Pour comprendre les causes d’un mal, il faut expérimenter, et c’est en fin cobaye que je me suis moi-même soumis à de terribles expériences. La première remonte désormais à un an et demi : je me suis coupé de la télévision. Comme avec toute drogue, on ne réalise l’ampleur de son addiction qu’une fois le sevrage lancé. Ce n’est qu’une fois astreint à une discipline stricte et sans exception (« le décodeur télé jamais tu n’allumeras ; la télé, comme écran pour la console et les DVD, seulement tu utiliseras ») que j’ai commencé à me poser certaines questions. Pourquoi avais-je ce besoin si intense d’allumer cette chose chaque fois que je regagnais mon foyer ? Pourquoi en arrivais-je parfois à laisser tourner la boucle informationnelle de BFM TV en mode muet tout en jouant sur l’ordi, pour n’avoir finalement qu’une présence visuelle dans un angle mort de mon regard ? Pourquoi me demandais-je systématiquement « bon, je regarde quoi ce soir ? » plutôt que « Bon, est-ce que je regarde quelque chose ce soir ? »

Ces questions ont été autant de remises en cause nécessaires. Elles m’ont permis de comprendre à quel point ces comportements avaient été ancrés en moi, par mimétisme de ce qui se faisait non seulement dans ma famille, mais aussi chez les amis. Personne ne remettait en question le fait d’allumer la télé le soir : c’était comme ça, on allumait, puis on choisissait le moins pire des programmes. Il fallait beaucoup d’efforts pour que l’on se décide à altérer le programme, à regarder plutôt un DVD, voire à se désolidariser de nos écrans pour discuter ou jouer. Cela pouvait atteindre une dimension caricaturale, comme lorsque nous attendions qu’un film passe à la télé pour le regarder, en VF entrecoupée de pubs, alors que le DVD trônait fièrement dans notre vidéothèque depuis des mois. Tous ces comportements semblaient naturels. Innés, presque. À tel point que, déjà en maternelle, la « fille qui n’avait pas la télé » était regardée comme un extra-terrestre qu’on regarde avec un mélange de curiosité et de dégoût. À l’enfant de la zapette que j’étais, cela semblait littéralement contre-nature.

Ce n’est également qu’avec l’arrêt de la télé que j’ai pris du recul sur ce que je regardais. Regarder de la merde en se disant que c’en est est une chose. Mais les messages parviennent parfois, malgré tout, à s’infiltrer en nous. L’acquisition de plus d’esprit critique, la découverte des films de Pierre Carles, d’Acrimed, des Nouveaux chiens de garde, du Monde diplomatique, de Pierre Bourdieu entre autres, m’ont permis de comprendre les nuisances de ce que j’avais ingurgité toutes ces années. Aujourd’hui, confronté à la télévision lors des visites en famille, je ne ressens plus qu’un dégoût profond face à ces bruits, ces pubs, ce contenu vide. Les bonnes choses qu’on y trouve ? Elles sont aujourd’hui accessibles très facilement et bien plus librement qu’à heure fixe.

Très vite, les effets se sont faits ressentir. Ne plus se laisser aspirer par la télé, qui nous happe ensuite jusqu’à pas d’heure, m’a permis de retrouver du temps pour lire, réfléchir, écrire aussi. En 2014, j’ai finalement pu lire 150 livres au bas mot. Dix fois la consommation du lecteur français moyen, mais aussi probablement plus que ce que j’avais dû lire durant les quatre ou cinq années précédentes, durant lesquelles je me voyais déjà comme un grand lecteur. La télévision était donc une partie du problème… et pourtant, malgré cela, des soucis de concentration continuaient à perler. Si mes réflexions étaient plus abouties, si je ne mettais plus deux mois pour lire 200 pages, il me fallait néanmoins reconnaître que tout n’était pas réglé. D’où une seconde hypothèse.

 

Le grand bleu, hypothèse de travail numéro 2.

Jusqu’à l’été dernier, quand je travaillais, quand je lisais, quand je jouais, aussi, dès que mon attention commençait à s’évader, dans ces moments où j’aurais dû me dire « allez, accroche toi pour bien rentrer dans le bain », une chose m’éloignait sans cesse de mon activité… Facebook. Je l’ai détaillé dans un autre article : il est impressionnant de voir à quel point on ne comprend son addiction à une chose que lorsqu’on s’en sépare. C’est ce qui m’est arrivé avec Facebook. C’est une fois acquis un recul que j’ai pris conscience de se désir de plus en plus puissant en moi de voir « ce qu’il y avait de nouveau » sur un site qui n’en apportait en fait que rarement. De voir quel était le dernier propos tenu par des amis qui, pour la plupart étaient des inconnus. Il y avait aussi cette terrible joie à la vue d’une notification de message, suivie généralement d’une déception quand il ne s’agissait en réalité que d’une banalité. Relié à tous par internet, nous n’avons également que rarement été aussi seuls.

Pour des motifs sans intérêt, donc, je me détournais des activités plus ardues dans lesquelles je m’étais plongé. Il était plus « drôle », effectivement, de répondre de façon répétitive la même chose aux mêmes personnes, sortant eux aussi de façon répétitive les mêmes choses, que de poursuivre la lecture de livres, d’articles, qui, eux, appelaient à la réflexion. Plus facile d’enfoncer des portes ouvertes face à des trolls sur Facebook que de réfléchir posément à des questions beaucoup moins évidentes. Pourtant, cette facilité n’apportait au final qu’une frustration, mais elle avait l’avantage d’occuper l’esprit, de le vider, tandis que des entreprises intellectuellement plus complexes, si elles se révélaient bien plus gratifiantes, nécessitaient aussi plus d’efforts.

Facebook éliminé de l’équation, j’ai effectivement retrouvé du temps. En partie cependant, car les pertes de temps n’étaient pas liées au site lui-même, mais à un mode de consommation qui lui est lié. Cette consultation compulsive de divers sites, très régulièrement, trop régulièrement. Si vous regardez Twitter toutes les dix minutes, si vous consultez votre messagerie quinze fois dans la journée sans recevoir un message, si vous vérifiez que le monde existe toujours en allant sur Google Actu toutes les heures, vous savez de quoi je parle. De ce désir de remplir tout trou, tout moment d’inactivité, par une sempiternelle vérification de tout ce que l’on aime suivre. Et si la cause de tout ça avait un lien avec notre débilisation progressive ?

 

Retrouver l’ennui ?

Je me souviens de ces voyages en voiture, de quelques heures qui me paraissaient être beaucoup plus. Où je n’avais aucun contrôle sur ce qu’on écoutait, sur la conversation, pas de téléphone, d’internet ou de baladeur pour me distraire… Tout au plus un livre, qui me donnerait probablement la nausée (mal des transports, nous voici !). Résultat des courses ? Je m’ennuyais. Beaucoup. Et cet ennui était en réalité nécessaire. Nécessaire au fonctionnement du cerveau, qui crée ainsi des solutions, qu’elles soient purement mentales (« l’évasion » par l’imagination) ou qu’elles trouvent une application physique (« je m’ennuie, qu’est-ce que je pourrais trouver à faire avec ce que j’ai sous la main »). Cet ennui permettait d’entraîner le cerveau, de le faire se montrer inventif… Et par là même, de doper sa concentration.

Or, la télévision et Internet ont tué l’ennui. Lorsque l’on regarde Secret Story, ou la boucle d’information de BFM TV, ou le dernier jeu à la mode, nous sommes généralement hypnotisés, par le son et l’image, ou le son seul si nous cumulons avec une autre activité. Dans tous les cas, l’esprit est maintenu en éveil, son attention est constamment dirigée vers le poste… sans pour autant travailler. C’est ainsi que l’on peut littéralement être incapable de résumer ce que l’on vient de regarder pendant quelques heures. Le cerveau était là, en permanence focalisé par ce qu’on lui montrait, mais n’enregistrait rien, n’en tirait rien. Mais, et c’est là le point crucial, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer. Là où deux heures d’ennui auraient poussé un individu normal à réfléchir et à trouver une alternative rapidement, deux heures de télé (lorsqu’il s’agit de regarder la télévision en soi, et non un programme précis et borné) le vident de toute sensation d’ennui, sans pour autant le stimuler. Comme si, pendant ces deux heures, le temps passait en accéléré en attendant la prochaine chose intéressante à faire.

En arrêtant la télévision, en supprimant Facebook de ma vie, en essayant de limiter l’usage de tous mes autres « anti-ennui » artificiels, j’ai appris à recommencer à m’ennuyer, et par là, à recommencer à trouver des solutions à cet ennui. Que ces solutions soient créatrices, intellectuelles, méditatives, culturelles… Toutes sont bien plus judicieuses que l’état végétatif et quasi hypnotique dans lequel il m’arrivait souvent – et m’arrive encore parfois – de me plonger.

« Du pain et des jeux » disaient les politiciens romains : la solution idéale pour calmer une population. Car une population au ventre plein et divertie en permanence ne se rend pas compte des abus dont elle est victime. Ne réfléchit pas aux conditions de son existence. Ne cherche pas à les améliorer… et ne remet donc pas en question l’ordre établi.

 

Être là, maintenant.

Plus encore que la lutte contre l’ennui, il devient primordial de réapprendre à se concentrer sur ce que l’on fait. Le cas de la télévision est en soi intéressant car, de plus en plus, on ne consomme plus la télévision pour elle seule, comme cela se faisait par le passé. On regarde un programme tout en jouant sur l’ordinateur, ne profitant ni de l’un, ni de l’autre. On allume la télévision pour occuper ses repas. La télévision devient ainsi un fond sonore qui accompagne une autre activité, ce qui nous empêche de savourer l’une comme l’autre. La seule parade possible est de retrouver l’habitude de se cantonner à une activité.

Retrouver la capacité à regarder un film en entier sans consulter ses mails. À écouter un disque sans faire autre chose en même temps, juste pour la musique elle-même. Profiter d’un jeu vidéo pour lui-même, sans fond sonore télévisuel. Ou encore lire un chapitre entier d’un livre sans l’interrompre pour regarder ses sms. De telles choses, le monde moderne, toujours plus rapide, nous a appris à ne plus les faire. On vante souvent l’adolescent multitâches. Les nouvelles générations, dont je fais partie, seraient capable de faire plusieurs choses à la fois. De suivre un cours en jouant à Candy Crush, par exemple. Pourtant, ceux qui se penchent sérieusement sur ce genre de cas le voient rapidement : l’ado multitâche n’a pas de cerveau plus efficace. Ce qu’il gagne en quantité de choses accomplies, il le perd en qualité. Par définition, on ne peut pas savourer un film de la même façon lorsqu’on le suit tout en conversant sur internet et lorsqu’on ne regarde que lui.

Notre société nous a, peu a peu, fait croire que réfléchir était difficile. Et nous adhérons à cela, car il est plus facile de végéter devant une émission en rentrant du travail que de se plonger dans un livre, ou de regarder un documentaire qui n’a pas été conçu comme un pur divertissement. Plus facile, mais en réalité moins gratifiant, et pas plus fatiguant. Le cerveau se travaille, comme les muscles, et on ne s’improvise pas coureur de marathon, tout comme on ne peut pas passer en deux jours de Benjamin Castaldi à Schopenhauer.  Apprendre à se reconcentrer sur les activités de loisirs est déjà un bon premier pas.

Car se concentrer, c’est aussi réapprendre à sélectionner ce que l’on fait par envie, et ce que l’on fait par réflexe. Il m’est arrivé de laisser des journées entières BFM TV tourner en rond ; certes. Mais jamais je n’aurais pu tenir plus de cinq minutes devant cette chaîne si j’avais dû la regarder en me concentrant. Se concentrer sur ce que l’on fait, c’est le meilleur moyen de comprendre si on aime réellement le faire.

 

Donc, nous ne sommes pas débiles ?

Non, mais peu à peu, on nous pousse à le devenir. La télévision nuit à la concentration, c’est un fait scientifiquement avéré (voir dernier paragraphe). La culture du zapping, sur Internet également, nous fait oublier comment nous poser, nous accrocher à un sujet. Cela, également, est une nuisance qui, à terme, peut favoriser simplifications, binarité des débats et, tout simplement, la connerie.

Cela nous touche tous, même gens de bonne volonté. La floraison, ces dernières années, d’émissions de grande qualité sur Youtube, comme e-penser, Mes chers contemporains, Le cinéma de Durendal ou encore Doxa, que j’ai le plaisir de coécrire depuis cet été, pour ne citer qu’elles, en témoigne. Un public croissant est demandeur. Pourtant, face à ces vidéos de 20 à 30 minutes, au contenu dense et fouillé, on se rend vite compte de la difficulté que nous avons à garder le fil. Cela ne vient pas de leur contenu même : lire les scripts montre à quel point en réalité le discours est limpide. Mais au format vidéo, l’esprit décroche, car on lui a peu a peu appris à ne plus se concentrer comme il le devrait face à ce média.

Prendre conscience de ce genre de schémas, de ces paresses qui se sont introduites dans notre esprit, c’est apprendre à les surmonter et, à terme, à ne plus laisser tomber quoi que ce soit parce que « c’est trop dur » ; « je ne suis pas capable de comprendre ». Le cerveau est comme un muscle mais, tout comme les humains de Wall-E se sont empâtés à force de ne pas utiliser leurs jambes, nous sommes en train de nous bêtifier à force de ne pas le faire travailler. Il est primordial de recommencer à huiler les rouages… Avant qu’il ne soit trop tard.

 

Pour aller (encore) plus loin

La rédaction de cette article a été rendue possible par de nombreuses lectures. Les livres de critique des médias sont nombreux. Sur le fond, je recommanderais le très court Sur la télévision, du grandissime Pierre Bourdieu, qui explique en une petite centaine de pages pourquoi il est impossible de construire une réflexion posée dans une émission télévisée (le tout est adapté d’une conférence filmée). Mais c’est surtout sur les effets physiques de la télé et en particulier ceux qui touchent le cerveau que je voudrais vous recommander un ouvrage, disponible dans beaucoup de librairies encore aujourd’hui, TV Lobotomie, de Michel Desmurget, neurologue au CNRS. L’ouvrage est à la fois sidérant et passionnant. Plus encore, étayé par de nombreuses sources scientifiques, c’est un ouvrage précis (mais aisé à lire) et fiable… dont on ne parlera pas à la télé. Desmurget a également donné des conférences, dont une passionnante et disponible sur Youtube, mais son livre est beaucoup plus rigoureux dans sa forme.

Plus riante, je recommande la vidéo d’Usul, La télévision, pourquoi pas ?, courte et claire, qui m’a fait découvrir les deux ouvrages cités ci-dessus. Sur la façon dont l’industrie médiatique détruit peu à peu la culture, le très bon article du Monde diplomatique « La machine à abrutir » est disponible en ligne. Cet article, du blogueur Lionel Nicot, est également très intéressant.