Sommes nous tous devenus débiles ?

Au risque de passer pour prétentieux, je pense être un homme intelligent. J’ai appris à lire chez moi et, du haut de mes six ans, je pouvais guider mes parents sur l’Acropole d’Athènes aussi efficacement que les prospectus qu’on avait achetés à l’entrée. Et pourtant, quand je vois ce que l’enfant que j’étais pouvait faire et retenir sans difficultés, quand je vois qu’il pouvait m’arriver de m’enfiler 500 pages en une soirée à dix ans, et que je peine parfois à finir un chapitre en deux jours à 25, je me le demande : ne suis-je pas devenu totalement con ?

Mais en regardant autour de moi, une constatation devient évidente : je ne suis pas le seul ! Plusieurs de mes amis du même âge semblent eux aussi atteints par cette « dégénérescence » : leur capacité à lire, à se concentrer, à aimer réfléchir, semble diminuer au fil du temps ; eux-mêmes le sentent et le disent. Et le problème n’est pas générationnel. J’ai peine a expliquer qu’après avoir réussi de brillantes études, ma mère puisse s’exclamer « je comprends rien » chaque fois que passe un James Bond à la télé. De même, il semble ahurissant que mon père, qui n’a également pas fait que dormir en fac, se trouve devant Civilazation comme une poule devant un couteau, alors que j’en avais saisi sans problème les règles avant même de finir mon CM1. Ne sommes nous donc pas, tout simplement, en train de tous nous débilifier ?

 

Mais d’où pourrait-ce venir ? L’hypothèse de travail numéro 1.

Pour comprendre les causes d’un mal, il faut expérimenter, et c’est en fin cobaye que je me suis moi-même soumis à de terribles expériences. La première remonte désormais à un an et demi : je me suis coupé de la télévision. Comme avec toute drogue, on ne réalise l’ampleur de son addiction qu’une fois le sevrage lancé. Ce n’est qu’une fois astreint à une discipline stricte et sans exception (« le décodeur télé jamais tu n’allumeras ; la télé, comme écran pour la console et les DVD, seulement tu utiliseras ») que j’ai commencé à me poser certaines questions. Pourquoi avais-je ce besoin si intense d’allumer cette chose chaque fois que je regagnais mon foyer ? Pourquoi en arrivais-je parfois à laisser tourner la boucle informationnelle de BFM TV en mode muet tout en jouant sur l’ordi, pour n’avoir finalement qu’une présence visuelle dans un angle mort de mon regard ? Pourquoi me demandais-je systématiquement « bon, je regarde quoi ce soir ? » plutôt que « Bon, est-ce que je regarde quelque chose ce soir ? »

Ces questions ont été autant de remises en cause nécessaires. Elles m’ont permis de comprendre à quel point ces comportements avaient été ancrés en moi, par mimétisme de ce qui se faisait non seulement dans ma famille, mais aussi chez les amis. Personne ne remettait en question le fait d’allumer la télé le soir : c’était comme ça, on allumait, puis on choisissait le moins pire des programmes. Il fallait beaucoup d’efforts pour que l’on se décide à altérer le programme, à regarder plutôt un DVD, voire à se désolidariser de nos écrans pour discuter ou jouer. Cela pouvait atteindre une dimension caricaturale, comme lorsque nous attendions qu’un film passe à la télé pour le regarder, en VF entrecoupée de pubs, alors que le DVD trônait fièrement dans notre vidéothèque depuis des mois. Tous ces comportements semblaient naturels. Innés, presque. À tel point que, déjà en maternelle, la « fille qui n’avait pas la télé » était regardée comme un extra-terrestre qu’on regarde avec un mélange de curiosité et de dégoût. À l’enfant de la zapette que j’étais, cela semblait littéralement contre-nature.

Ce n’est également qu’avec l’arrêt de la télé que j’ai pris du recul sur ce que je regardais. Regarder de la merde en se disant que c’en est est une chose. Mais les messages parviennent parfois, malgré tout, à s’infiltrer en nous. L’acquisition de plus d’esprit critique, la découverte des films de Pierre Carles, d’Acrimed, des Nouveaux chiens de garde, du Monde diplomatique, de Pierre Bourdieu entre autres, m’ont permis de comprendre les nuisances de ce que j’avais ingurgité toutes ces années. Aujourd’hui, confronté à la télévision lors des visites en famille, je ne ressens plus qu’un dégoût profond face à ces bruits, ces pubs, ce contenu vide. Les bonnes choses qu’on y trouve ? Elles sont aujourd’hui accessibles très facilement et bien plus librement qu’à heure fixe.

Très vite, les effets se sont faits ressentir. Ne plus se laisser aspirer par la télé, qui nous happe ensuite jusqu’à pas d’heure, m’a permis de retrouver du temps pour lire, réfléchir, écrire aussi. En 2014, j’ai finalement pu lire 150 livres au bas mot. Dix fois la consommation du lecteur français moyen, mais aussi probablement plus que ce que j’avais dû lire durant les quatre ou cinq années précédentes, durant lesquelles je me voyais déjà comme un grand lecteur. La télévision était donc une partie du problème… et pourtant, malgré cela, des soucis de concentration continuaient à perler. Si mes réflexions étaient plus abouties, si je ne mettais plus deux mois pour lire 200 pages, il me fallait néanmoins reconnaître que tout n’était pas réglé. D’où une seconde hypothèse.

 

Le grand bleu, hypothèse de travail numéro 2.

Jusqu’à l’été dernier, quand je travaillais, quand je lisais, quand je jouais, aussi, dès que mon attention commençait à s’évader, dans ces moments où j’aurais dû me dire « allez, accroche toi pour bien rentrer dans le bain », une chose m’éloignait sans cesse de mon activité… Facebook. Je l’ai détaillé dans un autre article : il est impressionnant de voir à quel point on ne comprend son addiction à une chose que lorsqu’on s’en sépare. C’est ce qui m’est arrivé avec Facebook. C’est une fois acquis un recul que j’ai pris conscience de se désir de plus en plus puissant en moi de voir « ce qu’il y avait de nouveau » sur un site qui n’en apportait en fait que rarement. De voir quel était le dernier propos tenu par des amis qui, pour la plupart étaient des inconnus. Il y avait aussi cette terrible joie à la vue d’une notification de message, suivie généralement d’une déception quand il ne s’agissait en réalité que d’une banalité. Relié à tous par internet, nous n’avons également que rarement été aussi seuls.

Pour des motifs sans intérêt, donc, je me détournais des activités plus ardues dans lesquelles je m’étais plongé. Il était plus « drôle », effectivement, de répondre de façon répétitive la même chose aux mêmes personnes, sortant eux aussi de façon répétitive les mêmes choses, que de poursuivre la lecture de livres, d’articles, qui, eux, appelaient à la réflexion. Plus facile d’enfoncer des portes ouvertes face à des trolls sur Facebook que de réfléchir posément à des questions beaucoup moins évidentes. Pourtant, cette facilité n’apportait au final qu’une frustration, mais elle avait l’avantage d’occuper l’esprit, de le vider, tandis que des entreprises intellectuellement plus complexes, si elles se révélaient bien plus gratifiantes, nécessitaient aussi plus d’efforts.

Facebook éliminé de l’équation, j’ai effectivement retrouvé du temps. En partie cependant, car les pertes de temps n’étaient pas liées au site lui-même, mais à un mode de consommation qui lui est lié. Cette consultation compulsive de divers sites, très régulièrement, trop régulièrement. Si vous regardez Twitter toutes les dix minutes, si vous consultez votre messagerie quinze fois dans la journée sans recevoir un message, si vous vérifiez que le monde existe toujours en allant sur Google Actu toutes les heures, vous savez de quoi je parle. De ce désir de remplir tout trou, tout moment d’inactivité, par une sempiternelle vérification de tout ce que l’on aime suivre. Et si la cause de tout ça avait un lien avec notre débilisation progressive ?

 

Retrouver l’ennui ?

Je me souviens de ces voyages en voiture, de quelques heures qui me paraissaient être beaucoup plus. Où je n’avais aucun contrôle sur ce qu’on écoutait, sur la conversation, pas de téléphone, d’internet ou de baladeur pour me distraire… Tout au plus un livre, qui me donnerait probablement la nausée (mal des transports, nous voici !). Résultat des courses ? Je m’ennuyais. Beaucoup. Et cet ennui était en réalité nécessaire. Nécessaire au fonctionnement du cerveau, qui crée ainsi des solutions, qu’elles soient purement mentales (« l’évasion » par l’imagination) ou qu’elles trouvent une application physique (« je m’ennuie, qu’est-ce que je pourrais trouver à faire avec ce que j’ai sous la main »). Cet ennui permettait d’entraîner le cerveau, de le faire se montrer inventif… Et par là même, de doper sa concentration.

Or, la télévision et Internet ont tué l’ennui. Lorsque l’on regarde Secret Story, ou la boucle d’information de BFM TV, ou le dernier jeu à la mode, nous sommes généralement hypnotisés, par le son et l’image, ou le son seul si nous cumulons avec une autre activité. Dans tous les cas, l’esprit est maintenu en éveil, son attention est constamment dirigée vers le poste… sans pour autant travailler. C’est ainsi que l’on peut littéralement être incapable de résumer ce que l’on vient de regarder pendant quelques heures. Le cerveau était là, en permanence focalisé par ce qu’on lui montrait, mais n’enregistrait rien, n’en tirait rien. Mais, et c’est là le point crucial, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer. Là où deux heures d’ennui auraient poussé un individu normal à réfléchir et à trouver une alternative rapidement, deux heures de télé (lorsqu’il s’agit de regarder la télévision en soi, et non un programme précis et borné) le vident de toute sensation d’ennui, sans pour autant le stimuler. Comme si, pendant ces deux heures, le temps passait en accéléré en attendant la prochaine chose intéressante à faire.

En arrêtant la télévision, en supprimant Facebook de ma vie, en essayant de limiter l’usage de tous mes autres « anti-ennui » artificiels, j’ai appris à recommencer à m’ennuyer, et par là, à recommencer à trouver des solutions à cet ennui. Que ces solutions soient créatrices, intellectuelles, méditatives, culturelles… Toutes sont bien plus judicieuses que l’état végétatif et quasi hypnotique dans lequel il m’arrivait souvent – et m’arrive encore parfois – de me plonger.

« Du pain et des jeux » disaient les politiciens romains : la solution idéale pour calmer une population. Car une population au ventre plein et divertie en permanence ne se rend pas compte des abus dont elle est victime. Ne réfléchit pas aux conditions de son existence. Ne cherche pas à les améliorer… et ne remet donc pas en question l’ordre établi.

 

Être là, maintenant.

Plus encore que la lutte contre l’ennui, il devient primordial de réapprendre à se concentrer sur ce que l’on fait. Le cas de la télévision est en soi intéressant car, de plus en plus, on ne consomme plus la télévision pour elle seule, comme cela se faisait par le passé. On regarde un programme tout en jouant sur l’ordinateur, ne profitant ni de l’un, ni de l’autre. On allume la télévision pour occuper ses repas. La télévision devient ainsi un fond sonore qui accompagne une autre activité, ce qui nous empêche de savourer l’une comme l’autre. La seule parade possible est de retrouver l’habitude de se cantonner à une activité.

Retrouver la capacité à regarder un film en entier sans consulter ses mails. À écouter un disque sans faire autre chose en même temps, juste pour la musique elle-même. Profiter d’un jeu vidéo pour lui-même, sans fond sonore télévisuel. Ou encore lire un chapitre entier d’un livre sans l’interrompre pour regarder ses sms. De telles choses, le monde moderne, toujours plus rapide, nous a appris à ne plus les faire. On vante souvent l’adolescent multitâches. Les nouvelles générations, dont je fais partie, seraient capable de faire plusieurs choses à la fois. De suivre un cours en jouant à Candy Crush, par exemple. Pourtant, ceux qui se penchent sérieusement sur ce genre de cas le voient rapidement : l’ado multitâche n’a pas de cerveau plus efficace. Ce qu’il gagne en quantité de choses accomplies, il le perd en qualité. Par définition, on ne peut pas savourer un film de la même façon lorsqu’on le suit tout en conversant sur internet et lorsqu’on ne regarde que lui.

Notre société nous a, peu a peu, fait croire que réfléchir était difficile. Et nous adhérons à cela, car il est plus facile de végéter devant une émission en rentrant du travail que de se plonger dans un livre, ou de regarder un documentaire qui n’a pas été conçu comme un pur divertissement. Plus facile, mais en réalité moins gratifiant, et pas plus fatiguant. Le cerveau se travaille, comme les muscles, et on ne s’improvise pas coureur de marathon, tout comme on ne peut pas passer en deux jours de Benjamin Castaldi à Schopenhauer.  Apprendre à se reconcentrer sur les activités de loisirs est déjà un bon premier pas.

Car se concentrer, c’est aussi réapprendre à sélectionner ce que l’on fait par envie, et ce que l’on fait par réflexe. Il m’est arrivé de laisser des journées entières BFM TV tourner en rond ; certes. Mais jamais je n’aurais pu tenir plus de cinq minutes devant cette chaîne si j’avais dû la regarder en me concentrant. Se concentrer sur ce que l’on fait, c’est le meilleur moyen de comprendre si on aime réellement le faire.

 

Donc, nous ne sommes pas débiles ?

Non, mais peu à peu, on nous pousse à le devenir. La télévision nuit à la concentration, c’est un fait scientifiquement avéré (voir dernier paragraphe). La culture du zapping, sur Internet également, nous fait oublier comment nous poser, nous accrocher à un sujet. Cela, également, est une nuisance qui, à terme, peut favoriser simplifications, binarité des débats et, tout simplement, la connerie.

Cela nous touche tous, même gens de bonne volonté. La floraison, ces dernières années, d’émissions de grande qualité sur Youtube, comme e-penser, Mes chers contemporains, Le cinéma de Durendal ou encore Doxa, que j’ai le plaisir de coécrire depuis cet été, pour ne citer qu’elles, en témoigne. Un public croissant est demandeur. Pourtant, face à ces vidéos de 20 à 30 minutes, au contenu dense et fouillé, on se rend vite compte de la difficulté que nous avons à garder le fil. Cela ne vient pas de leur contenu même : lire les scripts montre à quel point en réalité le discours est limpide. Mais au format vidéo, l’esprit décroche, car on lui a peu a peu appris à ne plus se concentrer comme il le devrait face à ce média.

Prendre conscience de ce genre de schémas, de ces paresses qui se sont introduites dans notre esprit, c’est apprendre à les surmonter et, à terme, à ne plus laisser tomber quoi que ce soit parce que « c’est trop dur » ; « je ne suis pas capable de comprendre ». Le cerveau est comme un muscle mais, tout comme les humains de Wall-E se sont empâtés à force de ne pas utiliser leurs jambes, nous sommes en train de nous bêtifier à force de ne pas le faire travailler. Il est primordial de recommencer à huiler les rouages… Avant qu’il ne soit trop tard.

 

Pour aller (encore) plus loin

La rédaction de cette article a été rendue possible par de nombreuses lectures. Les livres de critique des médias sont nombreux. Sur le fond, je recommanderais le très court Sur la télévision, du grandissime Pierre Bourdieu, qui explique en une petite centaine de pages pourquoi il est impossible de construire une réflexion posée dans une émission télévisée (le tout est adapté d’une conférence filmée). Mais c’est surtout sur les effets physiques de la télé et en particulier ceux qui touchent le cerveau que je voudrais vous recommander un ouvrage, disponible dans beaucoup de librairies encore aujourd’hui, TV Lobotomie, de Michel Desmurget, neurologue au CNRS. L’ouvrage est à la fois sidérant et passionnant. Plus encore, étayé par de nombreuses sources scientifiques, c’est un ouvrage précis (mais aisé à lire) et fiable… dont on ne parlera pas à la télé. Desmurget a également donné des conférences, dont une passionnante et disponible sur Youtube, mais son livre est beaucoup plus rigoureux dans sa forme.

Plus riante, je recommande la vidéo d’Usul, La télévision, pourquoi pas ?, courte et claire, qui m’a fait découvrir les deux ouvrages cités ci-dessus. Sur la façon dont l’industrie médiatique détruit peu à peu la culture, le très bon article du Monde diplomatique « La machine à abrutir » est disponible en ligne. Cet article, du blogueur Lionel Nicot, est également très intéressant.

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Pour quelques octets de plus…

Je me souviens de l’arrivée de mon tout premier ordinateur. Je n’avais que six ans, et ma mère avait dû partir pour la journée à « la ville » pour ramener la bête qui allait désormais trôner au milieu du salon. C’est sur conseil d’amis (qui ne devaient pas vraiment s’y connaître plus qu’elle !) qu’elle avait investi dans un Packard Bell qui, du haut de ses 133 MHz et de ses 16 Mo de RAM nous semblait alors être une bête de concours. L’entreprise se spécialisait alors dans les ordinateurs « clé en main », déjà bardés de nombreux jeux (j’ai ainsi pu découvrir Duke Nukem 3D et les joies des tueries d’aliens dans les cinéma pornos, toujours du haut de mes six ans), et pourvus d’un programme exotiques, Packard Bell Navigator, destiné à ceux qui trouveraient Windows 95 trop compliqué. Une toute autre époque ! Autant dire que, déjà, le gigaoctet de notre disque dur était bien plein, avant même d’avoir servi. Car oui, cet ordinateur n’avait qu’un seul gigaoctet de mémoire, déjà occupé pour moitié par les nombreux programmes installés ! Aurait-on eu, à l’époque, de quoi télécharger des films que nous n’aurions même pas eu la place !

 

Quand les grandes étendues deviennent des placards à balais

Et pourtant, ces 400 ou 500 mégaoctets à disposition nous semblaient déjà être une immensité. Après tout, les jeux étaient déjà là, nul besoin d’en racheter ! Et ce n’étaient pas les quelques fichiers texte et feuilles de calcul enregistrés qui allaient remplir l’ordinateur, qui est resté possession familiale durant quatre ans. Certes, entre temps, quelques nouveaux programmes furent acquis, mais rien de suffisant pour surcharger l’animal. Lorsque vinrent mes dix ans, j’héritais de la bête, mes parents la remplaçant par un ordinateur d’une mémoire astronomique de 5 Go dont nous ne saurions jamais que faire ! Moi même, mon unique gigaoctet me semblait immense. Mais déjà, quelques jeux commençaient à se faire plus gourmands, quoique. Ainsi, que penser de Chine qui donnait le choix entre une installation (à l’époque faramineuse) de 80 Mo, ou la version « légère » de seulement 1 Mo ! Le plus épique fut encore l’installation des Sims qui me força à un grand nettoyage dans lequel chaque Mo grapillé était à prendre.

Eh oui, à l'époque, ceci semblait être une bête de concours.
Eh oui, à l’époque, ceci semblait être une bête de concours.

Autant dire que lorsque je pus récupérer un ordinateur à la mémoire deux fois plus vaste (et pourtant déjà bien dépassé à l’époque), ce fut l’eldorado. Je n’étais plus obligé de désinstaller un jeu pour jouer à un autre, et ces grands espaces s’annonçaient bien vastes. Avec une rapide déception lorsque, en réalité, la plupart de mes jeux récents peinèrent à s’y installer. Tant pis, l’ordinateur familial les supporterait.

Vint la fortune. J’étais en quatrième et mes parents décidèrent de m’offrir un ordinateur à la pointe de la technologie. Je découvrais les joies de Windows XP… et des 36 Go de disque dur ! Une véritable bête de concours ! Le souci, c’est que les jeux eux-même devenaient plus exigeants. Envolés, ceux qui pouvaient s’installer en quelques Mo. Il en fallait désormais presque toujours plus d’une centaine. Arrivé au lycée, je dépassais mon premier « jeu à un giga ». D’autres suivraient. Au point qu’en quelques années, le grand travail de gain de place reprenait. Ce qui semblait être en 2003 une immensité n’était plus qu’un cagibi lorsque vint 2007.

Ma situation d’étudiant me permit alors de me faire offrir sans trop de difficulté un ordinateur portable de 160 Go. Chose astronomique, puisqu’il valait alors 160 exemplaires de mon premier disque dur, tassés dans une bien plus petite surface. Mais ma consommation de jeux continuait à augmenter, de même que la taille qu’ils exigeaient. Et s’y ajoutaient les photos, la musique, parfois même des vidéos, choses que jamais on n’aurait imaginé placer sur notre premier ordinateur. Au bout d’un an à peine, j’étais déjà réduit à chercher la place, à vider, à réduire. Tout en pouvant avoir en poche, sur ma clé USB, plus de huit fois mon premier ordinateur !

Aujourd’hui, je dispose de plus de 600 Go. Plus d’une centaine restent encore libres, et malgré cela, mon ordinateur semble déjà craquer sous la charge des données. C’est sans parler du disque dur externe qui me permet de stocker encore plus de données. Un seul jeu peut parfois suffire à pomper plus de 30 Go. Nul doute que la capacité d’accueil de mon prochain bébé me semblera à nouveau immense, impossible à remplir. Nul doute également que je saurai adapter mes besoins à cette capacité pour m’assurer qu’elle soit vite trop faible à mes yeux !

 

De l’ordi à la vraie vie

Toute cette histoire est (presque) passionnante, certes, mais elle est surtout révélatrice d’un phénomène plus large. Il est de plus en plus vrai que l’évolution de la technologie, si elle résout nos besoins, en crée aussi de nouveaux en relevant nos désirs et nos exigences. Nos premiers téléphones portables avaient des écrans minables et un design à pleurer. Pourtant, ils remplissaient leur fonction aussi bien que ceux que nous avons sous la main aujourd’hui. Malgré cela, se vendraient-ils toujours maintenant que nous avons pour exigence d’avoir de quoi photographier, envoyer des mails, faire sonner un réveil, calculer la cuisson des pâtes, et accessoirement, parfois, téléphoner ? Plus concrètement encore, il est facile de voir l’évolution des comportements selon que l’on a, ou non, un lave vaisselle : la corvée à venir peut nous pousser à réutiliser verres et tasses, par exemple, durant une journée plutôt que d’en changer chaque fois que l’on boit ; et il est prouvé que les possesseurs de lave-vaisselle passent au final plus de temps à la vaisselle que ceux qui n’en ont pas ! De même, si nous devions encore laver notre linge à la main, peut-être aurions nous des niveaux d’exigence différents quant à sa propreté.

La mère Denis confirme.
La mère Denis confirme.

Enfin, le théorème du gigaoctet s’applique au moteur de la société : l’argent. Il est évident que notre train de vie s’adapte aux moyens dont nous disposons. Celui qui ne dispose que de 1000€ par mois devra s’adapter pour ne pas dépenser plus ; mais celui qui en a deux fois plus, parce qu’il ne se sera pas autant restreint dans ses achats, n’aura pas forcément fait d’économies à la fin du mois. Il se sera permis plus de choses. En réalité, le seuil de revenu au delà duquel nous sommes « tranquilles » car capables de subvenir à nos besoins n’existe pas, car les besoins s’adaptent selon le revenu, tout comme ils s’adaptent selon notre disque dur.

Sur mon premier ordinateur, mes 1000 Mo étaient un petit pécule à dépenser avec soin. Chaque programme qui y était installé était précieux car toute dépense de place inutile devait être sacrifiée. Aussi, l’installation des Sims devenait elle une victoire après un grand travail d’économie… de place. Je dispose désormais d’une place bien plus immense. Certes, je peux ainsi caser dans mon « budget » d’espace des programmes bien plus ambitieux et qui m’apporteront de la joie, mais je peux surtout y entasser de nombreuses choses sans intérêt, sur le simple principe que j’en ai la place. Alors qu’en 2000, je me délectais de chacun des jeux dont je disposais, l’abondance d’aujourd’hui, qui me permet d’accumuler musique, vidéos et jeux, leur fait perdre également tout caractère inédit.

Il en va de même avec l’argent : un gros budget permet effectivement de plus nombreux plaisirs. Mais ces plaisirs, en devenant faciles d’accès, perdent également tout caractère surprenant pour ne plus devenir que des choses banales. Comme un enfant qui, recevant des Kinders surprise tous les jours, n’aura plus goût ni pour le chocolat ni pour le jouet qu’il cache.

 

Briser le cercle vicieux ?

En demandant toujours plus de pouvoir d’achat, toujours plus de moyens, ne nous trompons nous pas de combat ? Vivre décemment doit être le droit de tous, et ce droit devrait-être inaliénable. Mais devons nous nous battre pour le droit à consommer plus ? « Travailler plus pour gagner plus« , avait promis Nicolas Sarkozy. Mais le postulat de base ne serait-il pas erroné ? En travaillant plus, on peut effectivement gagner plus ; mais aura t-on alors le temps de profiter de ce plus ?

Pour s’en sortir, le meilleur moyen ne serait-il pas de s’assurer que l’on a le temps de profiter de ce que l’on a, avant de souhaiter mille choses de plus ? Dans un monde où la publicité omniprésente nous montre le bonheur comme ne pouvant résulter que d’achats compulsifs, cela pourrait presque faire figure de combat dissident.

Ne descendons pas trop vite du train

Les voyages en train sont souvent l’occasion de réfléchir. Je fais partie de cette espèce rare qui ne fait pas de reproches à la SNCF, va jusqu’à soutenir les cheminots quand ils font grève face aux hordes d’amis en colère, et qui ne râle pas quand son train a du retard. Plus encore, j’aime prendre le train, qui est mille fois préférable à la voiture à mes yeux. On peut lire, réfléchir, dormir, en toute sérénité. Peut-être faut il voir là une séquelle d’un accident de la route que j’ai vécu il y a des années. Mais pourquoi parler du train ainsi ? Car il y a un moment que je trouve particulièrement savoureux : l’approche de l’arrivée. Le train devient alors un magnifique laboratoire d’analyse des comportements de l’être humain surpressé que nous côtoyons désormais.

Car bien souvent, avant même que la gare n’ait été annoncée, une partie des passagers se sont déjà emparés de leurs bagages. L’annonce elle-même survient cinq bonnes minutes avant l’arrivée en gare, et déjà, les gens se lèvent, s’habillent, se massent près des portes. C’est avec un certain plaisir que j’aime à rester enfoncé dans mon fauteuil, lisant encore quelques pages, pour ne me lever qu’une fois le train arrêté, et saisir mes affaires avant de me rendre d’un pas tranquille jusqu’à la sortie. Les autres passagers, déjà dans les starting blocks depuis cinq minutes, n’ont généralement pas le temps de tous sortir avant que je ne sois moi-même prêt à mettre le pied sur le quai. Tout au plus les plus rapides ont ils gagné trente secondes par rapport à moi. Mais pour ces trente secondes, ils ont dû payer cinq minutes de tension, pour être le plus près de la porte, rester debout, afin de sauter sur le quai. Cinq minutes pendant lesquelles j’ai pour ma part pu vaquer à mes occupations. Au final, ne serait-ce pas moi qui ai ainsi gagné quatre minutes trente ?

Bien entendu, les Anciens n’ont pas attendu les TER de province pour comprendre que ne pas se presser ne signifiait pas forcément perdre son temps. Grecs et Romains avaient déjà fait leur le proverbe « Hâte toi lentement ». Il faut dire qu’il s’applique dans bien des domaines ! Se presser inutilement revient souvent à mal faire ; avec des conséquences parfois dramatiques. Combien de personnes se tuent chaque année pour des excès de vitesse qui ne font généralement gagner que quelques minutes ? Combien de journées de travail ont été perdues parce qu’une personne, trop pressée, avait fait une erreur l’obligeant à tout recommencer ? Souvent, un travail fait lentement est le gage d’un travail réussi, et plus qu’un travail hâtif.

La réalité est même parfois spectaculaire. Dans les usines de la Bethlehelm Steel Company, il avait été relevé que l’ouvrier moyen transportait 12,5 tonnes de fonte par jour sur les wagons qu’il devait charger, et était épuisé vers midi. Ceci jusqu’à ce qu’à titre d’expérience, un ouvrier soit suivi par un chronométreur lui indiquant quand se reposer. L’ouvrier ainsi suivi ne transporta plus 12,5 tonnes mais 47 par jour. Le secret était simple : sur chaque heure de travail, l’ouvrier suivi se reposait 34 minutes et travaillait 26. En se reposant plus de la moitié de sa journée, l’ouvrier pouvait ainsi abattre presque quatre fois plus de travail que lorsqu’il était actif en permanence ! Même lorsqu’il ne s’agit pas de transporter de la fonte, d’ailleurs, nombreux sont ceux qui savent que l’on est beaucoup plus productif lorsque l’on travaille… moins.

Aussi, la prochaine fois que l’on vous reprochera de ne pas être assez rapide, de prendre votre temps, souvenez vous que le plus actif n’est pas forcément celui qui en fait le plus ; et que descendre du train en prenant son temps en fait finalement gagner… et réduira votre tension. Pensez-y à l’approche de la prochaine gare !